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HISTORIQUE ET CRITIQUE

SUR

CLAUDE GELÉE,

DIT CLAUDE LORRAIN.

Le merveilleux a généralement tant d'attraits, qu'on cherche souvent à montrer les grands génies arrivant à la perfection, malgré les circonstances malheureuses qui semblaient devoir les empêcher d'obtenir quelque succès. C'est ainsi qu'on présente l'un des plus habiles paysagistes sortant de la boutique d'un pâtissier de Nancy, pour aller à Rome devenir le valet d'un peintre, qui par hasard découvre en lui quelques talents, et le met sur la route de la fortune et de l'honneur. Cette singulière aventure, répété par plusieurs biographes n'en acquiert pas plus de vraisemblance, et doit être mise au rang des choses douteuses. On doit plutôt croire les détails donnés à Baldinucci par Joseph Gelée, neveu du peintre, et d'où il résulte que Claude Gelée naquit en 1600, au château de Chamagne en Lorraine. Il était le troisième de cinq enfans; devenu orphelin à l'âge de 12 ans, il alla à Fribourg retrouver Jean Gelée son frère aîné, graveur sur bois, qui lui donna les premières leçons de dessin, et lui fit faire des ornemens. Un de ses parens le mena ensuite à Rome, il y étudiait avec ardeur; mais la guerre l'ayant empêché de recevoir les petits secours que lui envoyait sa famille, il passa à Naples, où il étu

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NOTICE HISTORIQUE ET CRITIQUE

dia pendant deux ans sous Godfredi, peintre de paysages. Il revint ensuite à Rome pour profiter des leçons d'Auguste Tassi. Ce nouveau maître lui offrit les moyens de se perfectionner dans la peinture, le prit en amitié, et le chargea de tout le détail de sa maison. C'est sans doute ce motif qui a porté à croire qu'il avait été dans sa domesticité. Claude resta avec Tassi, jusqu'en 1625, puis il revint dans sa patrie, où Claude Dervet, peintre du duc de Lorraine, l'employa à peindre l'architecture de l'église des Carmélites à Nanci. Un ouvrier étant alors tombé de l'échafaud où travaillait Claude, cette chute le détermina à quitter un atelier aussi dangereux, et il retourna en Italie.

Arrivé à Rome, le Lorrain vit bientôt fréquenter son école par de nombreux élèves. Le cardinal Bentivoglio le présenta au pape Urbain VIII, qui l'accueillit avec bienveillance, lui fit faire plusieurs tableaux, et lui accorda toujours depuis sa protection et son amitié. Claude n'avait que trente ans et déjà ses ouvrages étaient si recherchés, qu'il ne pouvait suffire à toutes les demandes qui lui étaient faites. Il se lia d'amitié avec Nicolas Poussin, son compatriote, mais il ne prit rien de sa manière, ni de celle de Gaspard Dughet, qui avait l'habitude de peindre d'après nature. Claude au contraire se contentait de l'étudier.» Il passait des journées entières dans la campagne, observant d'un œil attentif les effets qu'y produit le soleil depuis son lever jusqu'à son coucher, ceux que font naître les vapeurs montantes ou descendantes, les pluies, les orages, le tonnerre. Tous ces phénomènes se gravaient profondément dans sa mémoire, et il les portait au besoin sur la toile avec autant de précision que s'il les avait eus sous les yeux. Il en était de même des sites; il ne les copiait pas, il les créait en quelque sorte, et joignait à la plus grande vérité, l'idéal qui convient à ce genre. Ses paysages ne sont pas le froid portrait d'une certaine partie de la campagne, tels que ceux de la plupart des

SUR CLAUde gelée.

III

peintres flamands et hollandais; mais en s'élevant au dessus de cette imitation servile, il donnait des représentations fidèles de la nature. Ses arbres, quand ils sont d'une grande proportion, sont distingués suivant leurs espèces : dans ses effets, l'heure du jour est exactement distinguée. Il est impossible de mieux rendre les dégradations des objets suivant leur distance, de mieux faire sentir l'épaisseur vaporeuse qui sépare le spectateur du lointain, de mieux représenter par des couleurs l'apparence de la vérité. Il n'a point de touches maniérées, et souvent même il couvrait et dissimulait ses touches par des glacis, supérieur aux charlataneries de l'art, et ne cherchait à se montrer que l'imitateur de la nature. Comme il devait plus son talent à l'opiniâtreté du travail, à la justesse des observations, qu'à ses dispositions naturelles, il n'opérait point avec facilité, et passait souvent plusieurs jours à détruire et à refaire ce qu'il avait commencé. Sandrart rapporte que, se promenant dans la campagne avec le Lorrain, cet artiste lui avait fait observer, mieux que ne l'aurait fait un physicien, comment une même vue change d'effet et de couleur, suivant les divers instans où elle reçoit la lumière, et suivant qu'elle est humectée de la vapeur du soir ou de la rosée du matin.

Habile paysagiste, Claude ne put jamais parvenir à dessiner d'une manière passable les figures qu'il plaçait dans ses tableaux ; aussi disait-il en plaisantant qu'il vendait le paysage et donnait les figures. Cependant, voulant rendre ses tableaux plus agréables aux amateurs qui les lui avaient demandés, il lui est arrivé souvent de faire faire les figures par d'autres peintres; alors il eut recours de préférence à deux de ses élèves, Philippe Lauri et Courtois. C'est aussi de son atelier que sortit le célèbre Herman Swanevelt, plus connu sous le uom de Herman d'Italie.

Quelques peintres ayant vu la réputation dont jouissait Claude Gelée, voulurent tirer parti de son talent, soit en co

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NOTICE HIST. ET CRIT. SUR CL. GELÉE.

piant ses tableaux, soit en les imitant. Plusieurs fois même on lui en présenta pour s'assurer s'ils étaient en effet de lui.

Afin d'éviter les répétitions dans lesquelles il serait si facile de tomber en composant des paysages, Claude Lorrain avait l'habitude de conserver un croquis des tableaux qu'il livrait aux amateurs, en ayant soin d'écrire derrière, le nom du possesseur, et souvent l'année où il avait été fait. Ce précieux recueil, composé de deux cents dessins au bistre, resta longtemps entre les mains de ses neveux et nièces; puis, vers 1770, il passa dans la possession du duc de Devonshire. Il fut alors publié par Boydell sous le nom de Libro di Verità, et sut gravé en mezzotinte par Richard Earlom.

Claude Gelée s'est aussi exercé à graver à l'eau-forte plusieurs paysages au nombre de 28: ils sont traités avec esprit et sentiment; mais ses gravures n'ont pas cependant le même mérite que ses tableaux. Il a fait aussi une suite de cinq pièces que l'on rencontre rarement, et qui représentent des décorations de feux d'artifice.

Aussi habile que Rembrandt dans l'entente du clair-obscur, Claude Lorrain eut encore un point de ressemblance avec cet habile peintre, comme lui il était d'une ignorance extraordinaire. Il se fit aussi remarquer par des mœurs douces, et par un caractère tranquille; il vécut heureux jusqu'à l'âge de 82 ans, et mourut en 1682, laissant à ses neveux une fortune considérable. Il fut enterré dans l'église de la Trinité-du-Mont à Rome.

Plusieurs de ses tableaux ont été gravés par Dominique Barrière, Morin, Moyreau, Le Bas, Major, Vivarès, Browne, Byrne, Lerpinière, Mason et Woollett.

HISTORICAL AND CRITICAL

NOTICE

OF CLAUDE GELÉE,

CALLED,

CLAUDE LORRAIN.

The marvellous has generally so much attraction, that great geniuses are often described, reaching perfection, notwithstanding the vexations and disheartening circumstances, seemingly combined to prevent the attaining of any success. It is thus, that one of the most skilful Landscape Painters is said to have left a Pastry Cook's shop in Nancy, to go to Rome, and there to have become the servant of a Painter, who, accidentally discovering in him some talent, put him in the way to fortune and fame. This singular adventure, though repeated by several Biographers, does not for that, acquire the more probability, and must be considered as very dubious; whilst the details given to Baldinucci, by Joseph Gelée, nephew to the Painter, ought preferably to be believed. From these it appears that Claude Gelée was born in the year 1600, at the Château de Chamagne in Lorraine: he was the third of five children. Becoming an orphan at the age of twelve, he went to Fribourg, to his eldest brother, a Wood Engraver, who gave him the first lessons in drawing, and taught him to make ornaments. One of his relations subsequently took him to Rome, where he studied assiduously; but the war preventing his re

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