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ne voit pas tout tracé le devoir qui s'impose à tous les peuples de s'entremettre dans les querelles particulières pour les éclairer, les apaiser et les terminer par un arbitrage ?

Les dissentiments entre les peuples sont comme les disputes entre particuliers. Chacun des contestants ne voit que son intérêt dans le passé et dans l'avenir. Une entente est difficile entre deux passions qui peuvent être légitimes l'une et l'autre. Le langage même n'est pas toujours mesuré. On se concilierait sur de grands intérêts ; la guerre éclate pour une vétille.

L'Allemagne écrit au Président de la République SudAfricaine : “Vous avez eté l'objet d'une agression criminelle." La République Sud-Africaine est d'accord avec l'Allemagne, puisqu'elle condamne à mort l'aggresseur. Finalement, elle se contente de l'exiler, mais la première sentence était la mort, et l'exil, après tout, n'est pas une peine légère. Il vient immédiatement après la mort dans la plupart des législations.

L'Angleterre dit à l'Allemagne : “Quelque coupable que fût l'agresseur, vous n'aviez ni le droit de mettre en cause l’Angleterre, qui le désavoue, ni celui de censurer un sujet anglais sur lequel vous n'avez pas juridiction."

Comme chacun des deux peuples a raison dans ce qu'il affirme, aucun d'eux ne cèdera jamais, et le dialogue entre eux ne fera que s'envenimer. Il est donc de leur intérêt, et de l'intérêt de tous, qu’un arbitrage intervienne pour éclairer la question et sauvegarder le légitime amour-propre de deux grands peuples.

Il n'y a plus de guerres isolées. Les grands Etats ne peuvent tirer l'épée sans que le monde entier soit entraîné dans la querelle. La guerre de 1870 sera la dernière où le monde aura laissé faire un égorgement sans intervenir. Ce sera la dernière aussi où un peuple aura été vaincu sans être tué. Il faudra prendre parti pendant la bataille, parce qu'on voudra participer à la curée. Dans cette situation, tout fait un devoir aux peuples civilisés, à tous les peuples civilisés, d'imposer une tentative de conciliation, et, s'ils ne peuvent l'imposer, de la proposer au moins. Ils ne doivent pas, pour leur sécurité, pour leur honneur, pour l'accomplissement du devoir consacré par cette parole : "Aidez-vous les uns les autres,” rester impassible au milieu du péril commun.

Je ne dis pas que la guerre soit imminente. Je crois que l'impossibilité de la faire l'emportera une fois de plus sur les multiples raisons de la faire. Mais vivre ainsi, est-ce vivre ? N'avons-nous pas une occasion toute donnée d'appeler le sangfroid et la clairvoyance des neutres à notre aide ? Si la passion règle le différend, elle peut nous jeter dans les horreurs de la guerre ; si c'est la reflexion, elle aboutira à un règlement et à un apaisement. La chose vaut au moins la peine d'être tentée. Si nous avons fait tout ce qui pouvait être fait dans l'intérêt de la conciliation, le sang versé et les ruines accumulées ne retomberont pas sur nous.

Vous n'étes ni Anglais, ni Allemands, ni Français. Vous êtes tout cela à la fois. Il n'y a pas un peuple dont les intérêts ne vous soient chers. Vous ne voulez la domination d'aucun, parce que vous voulez le développement de tous. Quand la guerre sera déclarée, il n'y aura plus qu'à tuer, et encore à tuer, jusqu'à complète extermination. Aujourd'hui les amis de la paix ont pour auxiliaires tous ceux à qui la guerre fait une peur horrible ; et ceux-là s'appellent légion. Tout congrès de la paix aura pour lui l'enthousiasme de la foule. Tout souverain, que ce soit un homme ou un peuple, qui prendra l'initiative de l'apaisement, sera acclamé par ses contemporains et par l'histoire.

Dieu et les hommes sont d'accord. Si la diplomatie s'arrête à des minuties devant de tels périls, que l'opinion publique lui force la main. Il ne s'agit pas de tout faire en un seul jour, ni même de tout faire. En toutes choses il faut analyser. On vient à bout des difficultés l'une après l'autre, chaque succès obtenu facilite le succès qui reste à conquérir. Je voudrais que le triomphe de la force, qui est manifeste depuis un quart de siècle, tournât à la défaite de la force. J'ai prêché cette doctrine, il y a un mois, pendant le centenaire de l'Institut, avec l'assentiment de tout ce qu'il y a de grand dans les arts et dans la science. C'est la cause de la paix et c'est celle de Dieu!

JULES SIMON.

LE MOUVEMENT DES IDÉES

EN FRANCE.

L'ESPRIT LITTÉRAIRE. (Suite et fin.)

IV. On ne saurait expliquer l'esprit littéraire de la France, actuelle sans rappeler avec quelle ardeur il s'est ouvert depuis dix ans aux influences internationales. C'est là un fait récent, bien que lentement préparé.

Dans un remarquable ouvrage, un critique très distingué, M. Joseph Texte, fait remonter à Jean-Jacques Rousseau les origines de ce qu'on a nommé le "cosmopolitisme littéraire," dont le développement, selon lui, a surtout dépendu du commerce intellectuel de la France avec l'Angleterre. Jusqu'au dix-huitième siècle, en effet, les littératures des pays latins s'étaient à maintes reprises réciproquement pénétrées : je n'ai pas besoin de rappeler l'influence immédiate exercée sur nos auteurs par les écrivains d'Espagne et d'Italie. En revanche, elles étaient restées fermées à l'action des littératures du Nord. Accueillies avec méfiance par les contemporains de Voltaire, célébrées avec enthousiasme par Madame de Staël au retour de son retentissant voyage d'Allemagne, par Châteaubriand qui ne dédaigna pas de traduire le Paradis Perdu, puis par les romantiques qui déifièrent Ossian et Shakespeare, celles-ci ont enfin gagné parmi nous, si l'on peut dire, droit de cité.

Beaucoup trouvent même qu'on les a accueillies avec une faveur excessive, et d'excellents esprits s'efforcent de marquer les limites dans lesquelles ils nous conseillent d'enfermer nos goûts exotiques. A l'heure actuelle, ces limites n'existent plus. Ce ne sont pas seulement les grands écrivains qu'ont produits

l'Allemagne de Goethe à Schopenhauer, l'Angleterre de Byron ou Shelley à George Eliot et à Tennyson, qui sont traduits, admirés, et quelquefois imités. Les poètes les plus éloignés des traditions latines sont peut-être les plus recherchés. Browning, Swinburne, Rossetti ont parmi nous des admirateurs aussi passionnés que dans leur propre pays. Nos théâtres de cénacles se sont ouverts aux pièces les plus contestées de Gerhardt Hauptmann. L'art et la mode se mêlent à l'affaire : nos Expositions ont fait grand accueil aux tableaux de M. Burne-Jones ; plusieurs parmi nos jeunes artistes pourraient entrer dans la P.R.B., -si toutefois elle existait encore de l'autre côté de la Manche ; les mots anglais envahissent notre langue, comme les mots italiens au temps de Concini : nous adoptons les meubles anglais et les sports anglais, et il y a longtemps que nos mélomanes ne jurent que par la musique allemande. Cependant derrière les Anglais et les Allemands, voici arriver les Russes, puis les Scandinaves.

Le succès des premiers a été foudroyant. Tourguéneff, qui était imprégné d'occidentalisme et presque des nôtres, les a introduits, non sans précautions, en avertissant que c'étaient des demi-sauvages. D'abord, on s'est méfié : de la première édition de La Guerre et la Pair, il s'est vendu, m'a-t-on dit, seize exemplaires. Les trois volumes de l'ouvrage décourageaient les meilleures volontés. Mais le livre de M. de Vogüé, le Roman russe, dont la publication marque une date, eut d'emblée raison de ces résistances, que Crime et Châtiment et une nouvelle édition de La Guerre et la Paix achevèrent de réduire. Ce fut un véritable engouement. Les jeunes écrivains dont le talent se formait alors furent marqués de cette empreinte : et dans les premiers romans de la plupart d'entr'eux, se retrouve la marque de Tolstoï et de Dostoiewsky. Leur génération paraissait jusqu'alors incliner vers la doctrine de “ l'art pour l'art," et faire de la sécheresse d'âme la qualité la plus nécessaire à l'écrivain : la pitié devint tout d'un coup à la mode, et l'on voulut à tout prix parler au cour des foules. Hélas ! on oubliait que la pitié ne s'éprouve point à volonté, et que ce n'est pas par des procédés artificiels qu'on touche ou pénètre les âmes simples. Je ne sais pas ce qui subsistera de cette fièvre russe qui se développa

soudain, vers 1885, avec une incroyable intensité. Derrière M. de Vogüé, qui avait lancé l'appel de la tribune sonore de la Revue des Deux Mondes, les jeunes revues saluaient cette aube nouvelle et croyaient qu'une réforme commençait dont les romanciers seraient les grands apôtres : "avec une puissance, une vigueur qui nous stupéfient,” écrivait un jeune critique en ce temps déjà lointain, “ ces écrivains encore à demi-barbares, sans grand art de la composition ni peut-être du style, atteignent leur but, quelque vaste qu'il soit, dressent des monuments gigantesques, nous laissent des livres qui sont de véritables Sommes, des miroirs immenses où vient se réfléchir toute leur époque. L'étude de telles cuvres modifie nécessairement l'opinion que nous avons de nos propres romans et de leur qualité littéraire : éclairés par cette lumière venue du Nord, ils nous semblent plus artificiels qu’artistiques, faits de détails sans cohérence, ramenant sans cesse les mêmes idées, remuant toujours les mêmes sentiments, vivant sur les mêmes recettes. La spontanéité générale, qui est peut-être le plus grand charme de Tolstoi, fait ressortir tout ce qu'il y a d'âpreté, de voulu, de factice, tout ce qu'on devine d'efforts chez les meilleurs de nos écrivains : à tel point qu'on devient injuste pour leurs qualités acquises, ces qualités qui sont l'héritage de plusieurs générations de littérature, parce qu'il leur manque ce jaillissement, cette envergure, cette abondance que peut posséder seulement une littérature toute jeune." Cela est d'un bel enthousiasme-qui d'ailleurs n'a rien d'excessif quand il s'agit d'auvres comme la Guerre et la Paix. Il n'en est pas moins vrai que cet enthousiasme ne dura pas : on s'aperçut bientôt que les qualités du roman russe ne pouvaient guère servir au roman français, car on ne met pas du vin nouveau dans de vieux vases ; et la mode passa comme elle était venue. Il n'en est pas moins resté quelque chose : parmi les hommes qui sont aujourd'hui en pleine vigueur d'âge ou de talent, beaucoup ne seraient point exactement ce qu'ils sont, s'ils n'avaient pas passé par cette école.

Après les Russes, les Scandinaves : ce que ceux-là avaient été pour le roman, ceux-ci le furent pour le théâtre. Avec eux l'engouement fut, sinon plus complet, du moins plus bruyant. Pendant plusieurs années, le nom d'Ibsen a volé dans toutes les NO. II.

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