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bouches. On saluait en lui l'apôtre d'une religion nouvelle, qu'on amalgamait tant bien que mal avec celle de Tolstoï, dont elle est cependant la contradiction flagrante. On flotta de l'altruisme au “culte du moi," de la doctrine du sacrifice à celle des devoirs envers soi-même, du précepte "ne résistez pas aux méchants" à la théorie de la Force, telle que la dégagent, d'accord avec certaines pièces du dramaturge norvégien, les écrits mal connus de l'Allemand Nietzsche. Que de thémes admirables et relativement nouveaux---bien que M. Lemaitre se soit plu à démontrer qu'ils sont plutôt renouvelés de George Sand et des socialistes de 1848. Que de personnages auxquels la scène avait été jusqu'à présent fermée y firent une triomphale entrée! Peu s'en fallut que le pasteur ne remplaçât l'ingénieur ou l'officier de marine, héros favoris de notre théâtre de la veille. Et Desgenais, en des incarnations diverses, débita de longues tirades d'une morale dont les complications et les raffinements devaient étonner un peu sa naturelle simplicité d'âme. Notez cependant que le mouvement demeura assez restreint, confiné dans les cercles littéraires. A l'exception de Maison de Poupée, qui fut représentée au Vaudeville, les pièces d'Ibsen ne réussirent pas à sortir du Théâtre Libre et de l'Euvre. Le grand public n'en voulait pas. Leur action, pour limitée qu'elle resta, n'en fut pas moins considérable. Un instant l'on put croire qu'elle se généraliserait : nous vimes apparaître, derrière Ibsen, son grand rival, Bjoernstjerne Bjoernson, puis le Suédois Strindberg qui eurent leur heure d'éclat ; puis les silhouettes plus pâles, comme indécises, de Kieland, de Jouas Lie, de Knut Hamsum, qui restèrent dans leurs brumes avant d'avoir pris corps. Aujourd'hui le scandinavisme décroît à son heure ; mais comme le russisme il laisse des traces derrière lui. L'on ne peut traverser, sans en subir l'ascendant, un monde tel que celui d'Henrik Ibsen ; s'il n'a pas suscité parmi nous le théâtre nouveau que des prophètes nous promettent depuis si longtemps, du moins a-t-il porté un rude coup au théâtre ancien. Il y a des ficelles rompues, que la routine aura de la peine à renouer.

Et voici qu'arrivent les Italiens, ou du moins M. d'Annunzio dont le succès à ce moment est l'équivalent de celui de Tolstoi il y a dix ans, et d'Ibsen il y en a cinq.

Avec celui-là, ce n'est pas une conception de la vie nouvelle ou différente qui surgit parmi nous, comme ce fut le cas avec Tolstoï et Ibsen : il est, en réalité, le reflet de ces âmes étrangères qui nous ont successivement séduits. Pénétré jusqu'aux moëlles de culture moderne, il s'est assimilé tous les éléments assimilables qu'il a pu puiser dans les diverses littératures du Nord. Ibsen, Tolstoï, Nietzsche, les poètes anglais, les peintres préraphaëlites--tout cela est en quelque sorte entré en lui ; et encore, si vous voulez, nos naturalistes, nos psychologues, nos symbolistes. On dirait qu'il a absorbé toute la production de ce dernier demi-siècle, avec une puissance d'assimilation que nul encore n'a possédée à un égal degré. Il est l'âme cosmopolite par excellence. Mais il est latin et artiste : le soleil du midi a bu les brumes du Nord, sans en laisser ternir sa lumière. Aux doctrines obscures, aux idées confuses qu'il puisait chez les " barbares,” Scythes, Wikings, Germains, AngloSaxons, il a prêté la clarté du génie de sa race ; il s'est emparé de ce chaos, que peu-à-peu il réalise en formes splendides. Les vagues lois abstraites deviennent, entre ses mains savantes, des symboles vivants et lumineux. Il nous attire et nous subjugue, non par une pensée qui n'ajoute rien à notre acquit, mais parcequ'il a retrouvé les secrets égarés du grand Art littéraire, tel que l'établissent et le maintiennent à travers les siècles d'antiques traditions, impénétrables sauf pour de rares initiés. Derrière lui viendront sans doute, avant qu'il soit longtemps, ceux de ses compatriotes dont les cuvres sont de taille à traverser les Alpes. Ainsi M. Giocosa, dont les belles pièces mériteraient d'être plus connues, M. Fogazzaro, dont le succès parait s'affirmer, peut-être M. Verga.

Après quoi, d'autres pays apporteront leur contingent, car l'invasion n'est point achevée. On commence à parler, dans les cercles spéciaux, des Espagnols, et l'on prédit que M. Etchegarray pourrait bien hériter, sous peu, d'une parcelle de la fortune d'Ibsen. Ensuite il y a l'inconnu, l'extrême Nord, l'Islande, d'où sortirent jadis les Eddas et qui peut-être nous enverra quelque jour un rayon de son påle soleil, l'extrême Orient qui s'agite et se civilise, que sais-je ? Il y a déjà une littérature européenne, un libre-échange continu que n'arrêtent ni les douanes hérissées de fonctionnaires ni les frontières hérissées

de forteresses. Il y aura demain une littérature mondiale : des idées viendront des coins les plus reculés du globe, se presseront, se combattront, se chasseront avec une rapidité toujours croissante, encombrant nos mémoires, développant autour de nos imaginations un panorama mobile dont nous aurons à peine le temps de fixer les aspects fugitifs. ...

Mais c'est là l'avenir. Bien qu'il puisse être prochain, n'essayons pas d'en soulever le voile, et revenons au moment présent :

Pendant près de deux siècles, notre littérature a conservé des caractères nationaux très accentués, et opposé une vigoureuse résistance aux infiltrations étrangères.

Voici que presque brusquement, ces infiltrations la pénétrent. Comment une pareille transformation, si complète, si radicale, pourrait-elle s'accomplir sans causer des troubles profonds ? Comment, entr'autres, l'unité d'autrefois subsisterait-elle sous un pareil envahissement d'éléments composites ? Et voici que, par un troisième chemin, nous en revenons à constater ce morcellement que nous avons déjà reconnu : morcellement des idées morales, des formes littéraires, des théories esthétiques, qui se multiplient, se contredisent, se renversent, au gré d'une mystérieuse force intérieure et centrifuge, dont l'action se retrouve accélérée par la diversité et la complexité des influences du dehors.

V.

Voulez-vous essayer maintenant de résumer ces traits?

La personnalité de l'écrivain, d'abord, nous apparait dessinée assez nettement :

Dans les cas les plus nombreux, il appartient à la classe bourgeoise, et il a les défauts et les qualités d'un bourgeois. Il est laborieux, prudent, plutôt rangé ; il aime les lettres pour elles-mêmes, mais il aime aussi le profit qu'il en tire : on est étonné du rôle que joue, comme nous l'avons déjà marqué, la question d'argent dans la littérature contemporaine. Il est tranquille, aime la campagne, possède d'habitude quelque villa dans la banlieue où il passe les mois de l'été, en gențilhomme campagnard. Avec lui nous sommes bien loin des bruyantes premières du romantisme, du pourpoint cerise de

Théophile Gautier, du besoin d'étonner les gens paisibles, plus loin encore de la bohème de Murger, avec ses polissonneries de mauvais goût et ses déménagements à la cloche de bois. Nous avons à faire, au contraire, à un homme “comme les autres," qui non seulement ne s'offusque point de leur ressembler, mais qui s'y applique. Il a renoncé à toutes les excentricitiés de costume qu'il affectionnait jadis, et il évite de même les singularités de vie et de caractère. Le modèle qu'il se propose, ce n'est plus "l'artiste,” aux allures libres, tapageuses, irrégulières : c'est le bourgeois affiné par la haute culture et la richesse, devenu une façon d'aristocrate, le gentleman comme on le comprend en Angleterre. Dès que ses succès le lui permettent, il fréquente les cercles, fait des sports, voyage sans excès, sans passion, ménager de sa bourse et de sa santé. Le danger qu'il court, c'est d'être amené par les exigences d'une telle vie à augmenter trop rapidement son gain aux dépens de sa santé physique et morale : il est guetté par la neurasthénie--mot nouveau qui peut-être bien désigne une maladie que nos pères ne connaissaient pas. L'hygiène le préoccupe au plus haut point, et aussi la médecine. Il y a dans la Faustin une scène où des écrivains et des artistes se font sur les petits maux dont ils souffrent de réciproques confidences : cette scène est très vraie, et recommence chaque jour. Les spécialités pharmaceutiques trouvent dans les arts et les lettres un excellent débouché ; des praticiensiy font, sinon leur fortune, du moins leur réputation ; c'est un terrain merveilleux pour les "morticoles."

Ce sont là de petits travers dont quelques-uns, suivant le cas, peuvent avoir de fâcheuses conséquences : tel, par exemple, qui n'a point la qualité d'un grand producteur, se laissera peut-être entrainer à une production excessive où s'épuiseront ses qualités ; tel autre, dont une cuvre a réussi, la recommencera sans cesse, reprenant à perpétuité les mêmes situations, les mêmes procédés, les mêmes personnages, dévoré par la plus stérile des imitations : celle de soi-même; tel autre encore cédera sans réserves aux tentations du journalisme, qui l'entraînera bien loin de l'œuvre suivie et durable. Mais il y a des cas aussi où ces périls eux-mêmes deviendront d'utiles stimulants : alors, par exemple, on verra se féconder un dilettantisme qui risquait de

demeurer stérile par excès de délicatesse, on verra paraitre des cuvres qui, dans d'autres circonstances, n'eussent point vu le jour, on les verra se multiplier avec une heureuse abondance. Si, en effet, la nécessité de produire beaucoup est nuisible aux uns, elle est utile aux autres, en développant leurs qualités virtuelles de puissance ; si la régularité des habitudes aplatit certaines imaginations, elle fournit à d'autres les conditions à part en dehors desquelles elles resteraient paresseuses. Il serait absurde de se plaindre des conditions actuelles de la littérature : chaque siècle prépare à sa manière le terrain où mûrissent ses récoltes ; nous n'avons pas à nous plaindre du nôtre.

En certaines époques on a vu surgir des écrivains--non parmi les moindres -qui tiraient leurs cuvres de leur propre fond, comme d'une source vierge : l'instinct les guidait ; leur génie leur fournissait au fur et à mesure les données nécessaires à leur travail. Aujourd'hui, au contraire, l'écrivain est presque toujours très renseigné, très instruit, très préparé. Il est un lettré. Il a subi un long entraînement. Il a beaucoup lu : sa tête est une bibliothèque dans laquelle il y a le moins de confusion possible. Balzac disait qu'il y a deux moyens de préserver son originalité : ou ne rien lire, ou lire tout. Nos contemporains ont choisi le second. S'ils n'ont pas “tout lu," ce qui est beaucoup dire, du moins se sont-ils tout assimilé. Dans l'ordre intellectuel, ils sont pareils à ces alcooliques qu'un verre d'eau-de-vie suffit à plonger dans l'ivresse : le moindre fragment d'une pensée étrangère qui entre en eux éveille, comme de lointains échos, toutes les voix jadis entendues, tout le concert des idées acquises, des souvenirs littéraires dont parfois ils n'ont eu qu'une communication indirecte. Aussi l'instinct joue-t-il un rôle bien restreint dans leurs æuvres : ils sont avant tout conscients ; ils possèdent des notions très claires sur l'harmonie de leur but et de leurs moyens ; ils ont des recettes" dont ils connaissent la qualité ; ils savent comment se sont pris ceux qui les ont précédés pour produire les effets qu'ils voudraient produire. Volontiers ils empruntent leur moule au passé, et l'adaptent aux nécessités du moment. Quand il a écrit sa première nouvelle, l'Irréparable, M. Bourget songeait à l'ancien roman d'analyse, auquel nous devons la Princesse de

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