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Clèves. Quand il a écrit Peints par Eux-mêmes, M. Paul Hervieu songeait certainement au parti que tirait le dix-huitième siècle du roman par lettres. Les jeunes poètes qui ont entrepris la “réforme" de notre prosodie s'appuient, soit sur des essais antérieurs, soit sur les littératures anciennes ou étrangères. On a pour ainsi dire renoncé à

Plonger dans l'infini pour chercher du nouveau. On plonge dans le passé et l'on renouvelle.

Là encore, je n'aurais garde de gémir et de regretter les époques d'instinct, d'inconscience et de spontanéité. Le lettré savant et délicat qu'est l'écrivain d'aujourd'hui, n'est point pour me déplaire. Il y a quelque grandeur dans ce cerveau qui réfléchit la culture de tant de siècles, et qui, avec la claire conscience des difficultés de sa tâche, s'efforce d'ajouter à ce formidable acquit. Le "génie" primesautier, tuinultueux, bouillonnant des romantiques n'a point tenu toutes ses promesses : que de fatras dans l'ouvre qu'il nous a léguée ! quelle peine il nous faut pour en faire le triage ! quels défauts choquants nous reconnaissons dans les fragments mêmes que nous voulons conserver ! C'est toujours l'éternelle histoire que Boileau a résumée en deux vers mémorables :

... Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut,

Rendit plus retenus Desportes et Bertaut. Je ne veux pas entreprendre l'éloge de Bertaut, non plus que celui de Desportes : mais il est légitime qu'à une génération abondante, turbulente, fantasque et un peu incohérente, succède une génération plus soigneuse, plus “retenue," plus pauvre de facultés créatrices, mais sachant mieux ce qu'elle fait.

Peut-être le sait-elle trop bien. L'excès de clairvoyance est ou peut devenir un défaut ; et il semble que nous en soyons là. A force d'avoir fait le tour de toutes les questions, nous en voyons trop bien toutes les faces, entre lesquelles il nous devient toujours plus difficile de choisir. Nous sommes multilatéraux-et perplexes infiniment. Collectivement---je le rappelle encore une fois---la littérature manque de direction : elle en manque aussi individuellement, et cela gène ou diminue le rôle de l'écrivain. Quelques-uns auraient rêvé qu'il fût le guide des foules désemparées : "Les âmes," écrivait M. de Vogüé au beau moment de l'aube russe-"les âmes tournent,

cherchant un guide, comme les hirondelles rasent le marais dans l'orage, éperdues dans le froid, les ténèbres et la nuit. Essayez de leur dire qu'il est une retraite où l'on ramasse et réchauffe les oiseaux blessés ; vous les verrez s'assembler, toutes ces âmes, monter, partir à grand vol par-delà vos déserts arides, vers l'écrivain qui les aura appelées d'un cri de son coeur." Cet écrivain n'a point surgi. Parmi ceux que la faveur publique a distingués depuis vingt ans, je cherche en vain celui qui pourrait assumer un tel rôle. Plus loin, les tendances que nous avons nommées le rendent peut-être impossible. Je recule devant le mot stupide de décadence, mais peut-être bien qu'à un certain moment de leur développement, les littératures qui, en d'autres temps, sont l'expression de la vie nationale, n'en sont plus que les fleurs, si l'on veut bien me permettre cette image : des fleurs plus ou moins belles, plus ou moins brillantes, plus ou moins odorantes, dont la culture exige des soins compliqués, qui épanouissent dans les platesbandes isolées leurs grâces sans lendemain. Si l'on admet la justice des observations qui précédent, on jugera peut-être que nous en sommes là; et l'on ne s'en désolera pas outre me

Les manifestations du génie humain varient à l'infini : pour avoir leurs traits particuliers, qui ne sont pas les mêmes qu'autrefois, celles de l'esprit littéraire d'aujourd'hui n'en sont pas moins une source de précieuses observations pour le penseur, comme aussi de joies très vives et très délicates pour le simple lecteur, qui ne leur demande que de le distraire ou de le charmer. Et puis, l'avenir est si incertain, gros de tels orages, chargé de nuages si menaçants, qu'il serait puéril de s'affliger en voyant la littérature se séparer de plus en plus de la vie générale. Nul ne peut dire s'il y aura place pour elle dans la société future qu'établira la violence, où sévira la brutalité. En sorte que c'est peut-être conduits par une juste intuitiondernier reste de leurs qualités prophétiques des premiers âgesque ses prêtres actuels lui ménagent des temples réservés et des chapelles secrètes : ils préparent ainsi des asiles où, quelle que soit la dureté des temps futurs, quelques fidèles pourront du moins faire retraite et brûler leurs encens sur des autels abandonnés.

EDOUARD ROD.

sure.

ALEXANDRE

DUMAS.

L'HOMME. Mox maitre et ami Francisque Sarcey vient d'analyser, pour les lecteurs du COSMOPOLIS, l'oeuvre d'Alexandre Dumas avec une autorité et une compétence qui appartiennent à lui seul dans la critique contemporaine. Pendant plus de trente ans, il a suivi pas à pas sa production dramatique, avec plus d'attention encore que de sympathie, plus dominé que séduit, souvent choqué, toujours discutant, fidèle image en cela du public français. Pour Sarcey, le maître du théâtre contemporain c'est Emile Augier plutôt que Dumas. En fin de compte, il met Dumas très-haut, mais avec une admiration qui maintient ses réserves.

J'appartiens à la génération qui suit celle de Sarcey. Pour nous, à l'époque où nous devenions public de théâtre, après 1870, nous trouvions la gloire de Dumas fortement assise. Grâce à Emile Perrin, administrateur de la Comédie française de 1871 à 1885, l'auteur du Demi-monde s'installait à ce moment sur notre première scène par la reprise de ses anciennes pièces et une série d'œuvres nouvelles. En quelques années, il s'imposait au public de la rue de Richelieu, comme jadis à celui du Gymnase. Lorsqu'il est mort, il dominait de très haut notre production dramatique. Ce n'était plus seulement un maitre, c'était le maître du théâtre contemporain. Je crois fermement que la postérité lui conservera ce rang.

Grâce à des fonctions officielles, qui m'avaient mis en rapports fréquents avec lui, j'étais entré peu à peu dans son intimité. Depuis dix ans, je le voyais beaucoup: à la direction des BeauxArts, où il avait de nombreux clients, car, s'il n'a jamais rien demandé pour lui-même, il servait activement ceux qui lui

semblaient digne d'intérêt ; au Conservatoire de Musique et de Déclamation, où son action était prépondérante, comme examinateur et conseiller ; puis chez lui, dans ses habitations parisiennes de l'avenue de Villiers et de la rue Ampère, ou dans sa maison de campagne de Champflour, à Marly-le-Roi. J'aimais l'homme autant que j'admirais l'écrivain. En cela, amis anciens et nouveaux, nous étions tous d'accord. Ce grand écrivain était une nature exquise et forte ; il attachait aisément et retenait ; il était fidèle à ses affections, de relations très sùres, accueillant et obligeant, indulgent surtout, parce qu'il comprenait tout. C'est l'homme dont je voudrais fixer l'image.

J'ai sous les yeux deux portraits de lui qu'il m'avait donnés en même temps, quelques mois avant sa mort. Ils marquent le commencement et la fin de sa carrière; ils sont l'alpha et l'oméga symboliques de cette existence. L'un est la photographie d'un tableau peint vers 1834 par Louis Boulanger, le peintre romantique, qui a laissé de nombreux portraits d'écrivains, précieux pour la connaissance intime que le peintre avait de ses modèles. Il représente un garçonnet d'une dizaine d'années, arrêté au seuil d'un parc, les cheveux blonds flottant sur les épaules, un cerceau à la main. C'est un écolier en vacances, le petit pensionnaire de l'institution Goubaux. L'autre est une photographie d'après nature, celle d'un homme de soixante-dix ans, encore robuste et intact, dans une attitude qui lui était familière, le buste cambré, la tête haute, le poing sur la hanche.

Cet homme est déjà dans cet enfant. Son regard surtout, ce regard si particulier de Dumas, que n'oubliaient pas ceux sur qui il s'était une fois posé. L'ail est gros et à fleur de tête ; il regarde en face, avec une expression de méfiance précoce chez l'enfant, de courage ironique chez le vieillard. Tous les traits indiquent la décision et la franchise : le front large, le nez droit, la bouche ferme. L'homme que voilà était né pour souffrir et lutter. De très bonne heure, il s'est trouvé en face de la méchanceté et de la bassesse ; dès qu'il a raisonné, il engagé une longue bataille contre elles. L'enfant semble déjà en garde contre la vie qui s'ouvre devant lui ; l'homme, qui l'a jugée, ne déposera les armes qu'en mourant. Dans

les derniers jours de sa vie, il écrivait encore et, pour lui, écrire c'était agir. Il donnait son avis sur toutes les questions qui surgissaient de morale éternelle ou passagère. Il définissait le bien et le mal ; il s'efforçait de mettre en lumière la vérité.

On sait les origines de Dumas. Il était l'arrière-petit-fils d'un créole et d'une négresse.

L'atavisme africain sautait aux yeux chez son père, le géant aux cheveux crépus et à la lèvre épaisse, bon et vaniteux, épris de luxe étalé, mêlant au débraillé de la vie de bohème l'amour du clinquant et du bruit. Il se laissait discerner encore chez le fils, dans la chevelure frisée et l'élégance du corps, un peu balancée et rythmée. En revanche, la moustache à la mousquetaire, la physionomie énergique, le calme de l'attitude étaient d'un Européen et d'un Français. Grand-père, père et fils, les trois Dumas, mêlant en eux le sang du vieux monde et celui du nouveau, élevant à leur plus haute puissance les qualités de la race noire, éliminant ses défauts et s'assimilant par trois générations à la race blanche, hommes d'action, d'art et de pensée, sont un curieux exemple, dans la même descendance, de la pénétration réciproque des familles humaines par la civilisation, et un indice de ce que l'humanité peut en attendre dans l'avenir.

Cette origine est pour quelque chose dans l'instinct de lutte qui se traduisait chez le général Dumas en courage héroïque, et qu'Alexandre Dumas père tournait en bravades bon enfant. Le nègre est un opprimé; dès qu'il peut raisonner et agir, il se tourne contre l'injustice dont il est victime et réclame ses droits. Chez Alexandre Dumas fils, cette disposition se tournait en désir de réforme sociale et d'action par la littérature sur les lois et les mœurs. Le fond d'hérédité naturelle se compliquait de ce fait chez tous les trois, qu'ils étaient enfants naturels, c'est-à-dire placés par leur naissance en marge de la société. Soldat toujours en campagne, le grand-père n'avait pas eu beaucoup à souffrir de cette situatton ; le père avait trop de bonne humeur pour rien prendre au tragique ; dans l'occasion, le sentiment de son origine lui servait à donner un trait de plus à des personnages de drame, comme Antony. Sérieux et réfléchi, le petit-fils avait ressenti l'amertume et l'injustice du préjugé contre l'enfant né horsdu mariage, dès le collège,

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