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où ses camarades le maltraitaient pour une tache originelle qui, selon la justice absolue, aurait dû lui assurer la protection sociale. Il en était indigné ; il amassait un fond inépuisable de mépris et de haine contre de telles lâchetés. Pour l'analyse psychologique de cet état d'âme, qui devait contribuer pour une si large part à la formation de son caractère et de son génie, voyez l'Affaire Clémenceau et, pour sa mise en æuvre dramatique, le Fils naturel.

Il entrait ensuite dans la vie par la bohème littéraire, le monde où vivait son père, et, jeune homme, il commençait par prendre sa part du plaisir facile. Or bientôt, dans le plaisir, il trouvait la passion. La nécessité de gagner de l'argent pours'amuser et le désir plus relevé de payer ses dettes précoces, le faisaient tourner bien vite ses expériences en production littéraire ; et il écrivait la Dame aux Camelias, roman et pièce. Il s'y mettait tout entier, franchement et complètement, qualités et défauts. Dès lors, il était homme de lettres, et d'une espèce nouvelle.

En effet, préoccupé de la famille et de la société, frappé du sérieux de l'amour, faisant de cette double observation, de plus en plus profonde, la substance de sa littérature ; il substituait le désir de la vérité, c'est-à-dire le réalisme, à l'imagination et à la fantaisie romantiques. Il travaillait pour sa part, avec autant de conviction et plus d'esprit pratique, à la réforme littéraire et artistique poursuivie en même temps par H. Taine dans la philosophie, Leconte de Lisle dans la poésie, Gustave Flaubert dans le roman, Meissonier dans la peinture, Barye dans la sculpture.

La carrière ainsi commencée s'est poursuivie avec une logique rigoureuse, parce qu'elle était la direction naturelle, l'exercice nécessaire d'un caractère et d'une expérience. Dumas abandonnait bientôt le roman, dont il ne trouvait pas l'action assez énergique et assez immédiate sur le public, pour le plus direct et le plus puissant des genres : le théâtre. Chacune de ses pièces avait un but utile, c'est-à-dire, qu'en agissant sur l'opinion, elle tendait à préparer un résultat qui, tôt ou tard, et plus tôt que plus tard, se traduirait par des faits, c'est-à-dire par des changements dans la morale et dans la loi. C'était le contrepied de l'esthétique du romantisme, qui, lui, avait voulu faire de l'art pour l’art, c'est-à-dire réaliser la beauté, sans autre

but qu'elle-même, et, par lă, produire le plaisir littéraire, récompense et résultat suffisants pour l'artiste, avec la gloire. Aux yeux de Dumas, cette esthétique était un double et dangereux égoïsme. A l'art comme à la vie,-à l'art si difficile et à la vie si courte,-il voulait donner une raison-d'être. Il pensait que, écrire pour écrire, sans autre but que de bien écrire, et vivre pour vivre, sans autre but que de vivre agréablement, ce n'était pas assez, que cela ne valait pas la peine d'écrire et de vivre.

Pour lui, il demandait à la vie de l'éclairer sur elle-même, et, de l'expérience, il tirait une leçon dont il s'efforçait d'abord de profiter, puis, la traduisant en fiction, de faire profiter autrui. Avec Diane de Lys, il opposait le droit du mari à celui de l'amant et, à l'égoïsme individuel dans la passion, l'intérêt de la société. C'est encore l'intérêt social qui lui faisait définir le Demimonde, cette “île flottante," en train de devenir un continent, un monde complet arrogant et menaçant; qui lui faisait abandonner devant la femme vicieuse et perfide, en lutte avec un honnête homme, la vieille théorie chevaleresque qui en tout assurait à la femme la protection ou même la complicité de l'homme. Il pensait que, en pareil cas, la défaite de la femme importait à la vérité, au bien, à la société.

Lorsque la loi lui semblait mal faite, il se retournait contre elle et défendait l'individu contre la coalition des préjugés et des égoïsmes collectifs. Ainsi dans le Fils naturel. Et ce n'était pas là un retour à l'individualisme romantique. Ici, le droit de l'individu lui semblait la sauvegarde du droit social. Il y avait, croyait-il, un égal intérêt pour la société et pour l'individu à détruire une injustice, à ne pas autoriser la débauche, à ne pas provoquer à la révolte. Le point de départ et d'arrivée de la pièce, c'était la déclaration du notaire Fressard : “Se marier quand on est jeune et sain, choisir dans n'importe quelle classe une bonne fille fraîche et saine, l'aimer de toute son âme et de toutes ses forces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, travailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant l'exemple de sa vie, voilà la vérité. Le reste n'est qu'erreur, crime ou folie.” Partout une question de droit, de droit social ou individuel, et toujours la garantie du droit social fondée sur le respect du droit indivi

duel ; en un mot, la justice dominant et réglant les actions des hommes vivant pour eux-mêmes et pour autrui.

Il n'y a pas d'autre poétique dans la Question d'Argent, le Père prodigue, la Princesse Georges. Plus tard, après 1870, lorsque la société française lui paraissait menacée de ruine par la double crise de la défaite et de la guerre civile, par le progrès et l'effronterie croissante de la débauche, par le relâchement de tous les liens sociaux, il abordait de face chacune de ces questions, ou plusieurs à la fois, dans la Femme de Claude et l'Etrangère et, avec le théâtre, usant de tous les moyens d'action que lui offrait la plume, il discutait ces questions par le journal, les brochures, les préfaces, --ces préfaces qui égalent, en force et en portée, les pièces qu'elles commentent. Partout il mettait son âme, son cour, sa passion pour le vrai et le bien, ses inquiétudes d'homme, ses tristesses et ses espérances de citoyen.

Il avait recours à tous les moyens d'éclairer et de fortifier sa pensée. Il continuait à observer et à faire de son expérience personnelle le fondement solide de ses fictions. En même temps, esprit libre et âme religieuse, il demandait au mysticisme ces raisons du cæur que la raison ne connait pas. A une époque de science, il demandait à la science ses moyens propres de connaitre et de comprendre. Il s'intéressait passionnément à la physiologie. Il s'efforçait de se rendre toujours plus expérimenté, plus clairvoyant, mieux informé dans son enquête constante sur le droit de l'individu et de la société, le moyen de les améliorer l'un par l'autre, de corriger les maux dont il souffrent par leur faute ou par les fatalités naturelles.

Ainsi se développait, par le théâtre et pour le théâtre, une individualité de plus en plus puissante et qui se marquait plus hardie et plus confiante à chaque ceuvre nouvelle. Par là, ce réaliste se séparait de ses contemporains, romanciers ou poètes ; par là, aussi, il retournait énergiquement une loi de l'art dramatique. Les réalistes prétendaient faire ceuvre impersonnelle, se subordonner à leurs sujets, n'avoir en vue que la vérité, mettre le moins possible d'eux-mêmes dans leurs cuvres. Dumas déclarait, au contraire, qu'il était présent et agissant dans toutes ses pièces. Il y entrait de sa personne pour exposer, défendre, imposer ses idées. Il ne s'en cachait nullement et dédaignait ces détours sans franchise, par lesquels d'autres

plaideurs dans leur propre cause, comme Beaumarchais, se défendaient de se mettre eux-mêmes sur la scène. Olivier de Jalin, de Ryons, Lebonnard, c'est lui.

Il y avait là, certes, un acte de courage et de franchise; il y avait aussi un danger. Le théâtre, c'est l'art de donner la personnalité à des êtres factices, de procurer par eux au spectateur l'illusion de la vie concentrée et agissante. Pour atteindre ce résultat, il faut sortir de soi-même et s'oublier, ne songer qu'à l'æuvre, subordonner le sujet à l'objet. Dumas conciliait ces besoins opposés de sa nature et de son art par un partage habile de l'intérêt scénique entre lui-même et son cuvre. A côté de son représentant, du raisonneur mêlé à l'action et la dirigeant, il mettait des êtres vivant de leur vie propre et ne songeant qu'à eux. Il vivait et donnait la vie. De là, cette impression unique que procure son théatre, et que ne donnent ni Emile Augier, ni M. Victorien Sardou. Ceux-ci s'effacent le plus possible derrière leurs personnages ; ils restent dans la coulisse. Dumas est sur la scène au milieu de ses acteurs. De là, non pas une dualité, mais une complexité d'intérêt, car les deux éléments qu'il offre à notre curiosité, il les fond et les amalgame si bien qu'ils ne font qu'un. Ses confrères nous présentent leurs ouvres; il nous offre, lui, l'œuvre avec l'auteur, inséparables l'un de l'autre, exposés au même jugement.

Il a été ainsi jusqu'au bout, poursuivant la même expérience à la recherche de la justice et de la vérité, servant la même cause : l'intérêt social et l'intérêt individuel, appuyés l'un sur l'autre. Entre ses divers objets d'étude, il y en avait auxquels il rêvait toujours, parce que c'étaient ceux qui le préoccupaient le plus vivement, qui prenaient la plus grande place dans sa vie et qui lui semblaient être pour ses contemporains d'aussi grande importance que pour lui-même. Ainsi, le rôle social des femmes et leurs rapports avec les hommes. Qu'y a-t-il de plus important pour l'homme que la femme, et quelle est la question qui, pour l'homme, ne se ramène pas à la conduite qu'il doit suivre avec les femmes, l'intérêt qu'il a de les bien connaître, de déjouer leurs ruses, de corriger leurs défauts, de les guider, de les défendre ? De là cette série de pièces: l'Ami des femmes, les Idées de Madame Aubray, une Visite de Noces, la Princesse Georges, Monsieur Alphonse, Denise, Francillon. La dernière

ceuvre qu'il ait conçue et qu'il a portée si longtemps que sa mort l'a trouvée incomplète, c'est la Route de Thébes. Il y cherchait le sens de la vie dans la rencontre du sphynx, de l'énigme féminine que tout homme doit résoudre sous peine de manquer sa vie.

Homme, il étudiait, naturellement, la question féminine à son point de vue d'homme. Souvent les femmes se sont plaint qu'il les jugeait avec une sévérité injuste. Elles estimaient qu'il leur faisait payer trop cher son secours et sa défense. Elles peuvent se consoler, si c'est un dédommagement, en voyant qu'il n'a pas mieux traité les hommes, et qu'il a été encore plus sévère pour eux que pour elles.

C'est que ce moraliste était un pessimiste. La nature humaine lui semblait laide, basse et méchante. S'il avait espéré l'améliorer, et si cette espérance l'avait soutenu longtemps, il est certain qu'à force de constater le mal, d'analyser l'égoïsme individuel ou social, de proposer des remèdes que le malade n'acceptait pas, et de flétrir des vices qui conservaient, après le châtiment, la même force et la même arrogance, il en était venu, non pas à regretter ce qu'il avait fait, mais à constater que le mystère du bien et du mal reste impénétrable ; que le bien gagne peu et lentement, que le mal est tenace et renait de lui-même ; que le sens de la vie reste obscur ; que toutes les explications et toutes les consolations de la misère humaine, toutes les philosophies et toutes les religions ne sont que des moyens insuffisants, imaginés par l'homme pour soulager son effroyable misère, - misère plus au moins atténuée et diminuée, mais éternelle.

A mesure qu'il avançait dans la vie, cette conviction devenait plus impérieuse et plus triste. Il voyait plus nettement non pas l'inutilité, mais l'insuffisance de l'effort humain vers la justice, la vérité et la lumière. Et cette conviction désenchantée coïncidait avec le moment où il entrait de son vivant dans la gloire. Après tant de luttes et de résistances, un grand apaisement se faisait autour de son nom. Tous les théâtres reprenaient ses pièces. Dans cette république des lettres, où l'envie et le dénigrement sont la règle de chaque jour, elles étaient étouffées par l'admiration qui, de tous côtés, venait à lui.

J'eus l'occasion, à ce moment, d'écrire une étude d'ensemble

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