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sur son théâtre et de consacrer en Sorbonne une partie de mon cours au même objet. Il m'écrivit alors la lettre suivante, que je reproduis en entier, car elle est un jugement personnel : MOX CHER AMI,

Enfin je reçois la l’ie Contemporaine. Si je ne vous avais pas vu l'autre jour, j'ignorerais votre étude. Je ne lis pas toujours les journaux et les revues qui me sont adressés : le temps me manque et aucun de mes amis, naturellement, n'aurait l'idée de me signaler cette bonne fortune.

Que voulez-vous que je vous dise? Je ne demande qu'à vous croire et je consentirais même à rester modestement incrédule, à la condition que le reste du monde vous croirait. Ce qu'il y a de terrible pour moi dans cette affaire-là, c'est que vous êtes sincère, que vous êtes au courant de toutes les littératures et qu'il n'y a pas à rejeter vos conclusions sur votre inexpérience. Ce dont je puis convenir avec vous, c'est de la bonne foi qui a présidé à la conception, à l'exécution, à l'intention de toutes mes ceuvres. J'y ai mis tant de ma chair, de mon sang, de mon moi le plus intime que, par moments, et sans que l'orgueil de l'homme s'en mêle, il me parait juste que toutes ces pièces revivent et même durent. J'ai pu me tromper dans mes observations et dans ma philosophic, mais je n'ai jamais trompé les autres, et il n'y a pas dans ces sept volumes un mot qui ne soit de toute conviction. Il n'y a pas une seule concession à quoi que ce soit qui ne me serait pas apparu comme l'absolue vérité.

Je suis très, très heureux que vous ayez senti cette sincérité et que vous avez eu la bonne pensée de le dire. Toutes les critiques que vous faites n'en sont pas moins justes et vous pourriez en faire beaucoup d'autres. Cette volonté et cette logique dont vous me louez tendent quelquefois trop Tattention et les nerfs du spectateur et je comprends parfaitement les résistances violentes que j'ai quelquefois trouvées et dont le temps a triomphé. Peut-être aussi causais-je à un public, encore tout imbu de Scribe, un grand étonnement en le prenant au sérieux et en lui parlant de choses qui ne me regardaient pas. C'est au nom de ce public que Cuvillier-Fleury me renvoyait à mes cocottes. Qu'est-ce que l'avenir fera de mon cuvre, je l'ignore, mais j'aurai fait de mon mieux, voilà ce qui est certain.

J'espérais vous rencontrer à l'enterrement de Francis Magnard. Je ne vous ai pas aperçu. J'ai eu l'idée d'aller vous voir, mais j'ai réfléchi que vous ne seriez pas chez vous dans le cours de la journée. Réfléchi que n'est pas français au quai Conti, à l'Institut, mais à Marly, ça passe encore. Je ne vous demande pas d'y venir, à Marly, par ces journées courtes et froides. Du reste, je serai de retour à Paris à la fin du mois. Prenez donc l'habitude de me voir un peu régulièrement dans les derniers jours que j'ai à passer en ce monde.--A. DUMAS.

J'ai tenu à transcrire cette lettre au complet, pour ce qu'elle dit et pour ce qu'elle laisse entendre. Tout l'homme s'y dessine én quelques mots, avec son esprit, sa bonne grâce, son indulgence ironique pour les petitesses humaines, son attachement pour ceux qui l'aimaient, et, aussi, avec le pressentiment qu'il avait de sa fin prochaine. Il y manque le sentiment de lassitude et de NO. II.

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pessimisme qui s'accusait dans sa conversation. Lassitude fière de celui qui n'a pas rempli toute sa tâche parce qu'elle était impossible, mais qui ne regrette pas l'emploi de sa force ; qui trouve l'homme bien difficile à corriger, mais qui, avec moins d'espoir dans son amélioration qu'au temps de la jeunesse, ne renonce pas à l'idée qu'il s'était fait de l'art et de son utilité. Le poids de fatalité et de responsabilité qui pèse sur l'homme est trop lourd, pensait-il, pour qu'une main humaine puisse l'en décharger ; du moins peut-on l'alléger et les seuls vrais écrivains sont ceux qui s'y emploient. Tout le reste n'est que vain amusement.

Cette haute idée de son art et de son ouvre ne tournait pas chez Dumas en orgueil. Il avait pleine conscience de sa valeur, mais il ne l'étalait ni ne l'imposait. Il savait son rang et ne réclamait pas lorsqu'il ne lui était pas donné assez vite ou assez complètement. Il attendait patiemment que justice lui fùt rendue ; il savait même refuser, lorsqu'il croyait avoir dépassé le point où telle ou telle distinction eût encore été à sa hauteur. En France, certaines faveurs ont une grande importance aux yeux des gens de lettres. Pour l'opinion et pour eux-mêmes, ils ne sont classés que le jour où ils entrent à l'Académie française et où ils atteignent un certain grade dans la Légion d'honneur. A l'Académie française, Dumas n'est entré qu'à cinquante ans ; il aurait dû y être quinze ans plus tôt. A soixante-quatre ans, il n'était encore qu'officier de la Légion d'honneur, et cela depuis vingt-et-un ans. Lorsqu'un ministre des Beaux-Arts, M. Edouard Lockroy, résolut de faire cesser cette situation, choquante par comparaison, il fit prévenir verbalement Dumas. Il s'attendait, en effet, à ce que l'intéressé répondit, fort justement : “Il est trop tard," et il voulait prévenir un refus public. La réponse de Dumas fut ce que craignait le ministre et, comme l'intermédiaire revenait à la charge, il quitta brusquement Paris. Alors s'engagea entre le ministre et l'écrivain une correspondance télégraphique dont la publication serait d'un vif intérêt, mais qui n'est pas destinée à voir le jour. Elle fait grand honneur aux deux parties. La diplomatie ministérielle l'emporta, aidée par les conseils d'un confrère de l'écrivain, qui savait comment il fallait le prendre. Sept ans après, j'étais chez lui lorsque le

ministre des Beaux-Arts, M. Georges Leygues, accompagné du directeur des Beaux-Arts, vint lui annoncer sa nomination au grade de Grand-officier. Il accepta avec beaucoup de simplicité.

Pour le cas qu'il faisait, au fond, de ces honneurs académiques ou officiels, ses dernières dispositions le montrent. Il ne voulut “ni église, ni discours, ni soldats." Au moment d'affronter le grand peut-être et l'au-delà, il voulait se débarrasser de toute vanité. Ce grand homme est donc sorti de la vie comme tout homme y entre : pauvre, seul et nu, pauper, solus, nudus.

Il n'était pas seulement l'homme des grands devoirs, celui qui applique à un grand dessein toute son activité et toute son énergie. Il se laissait charger d'une quantité de ces besognes secondaires qui, à Paris, prennent tant de temps à ceux qui ne se défendent pas contre elles. Président de sociétés littéraires ou membre de conseils officiels, il y était assidu et laborieux. Au Conservatoire, surtout, membre des jurys d'examen, il s'acquittait, comme d'une chose toute naturelle, d'une charge singulièrement absorbante et pénible, dont tels de ses confrères, ainsi Emile Augier, s'étaient toujours éloignés avec horreur. Accueillant et serviable, que de jeunes confrères il a aidés de ses conseils, lisant leurs pièces, leur accordant sa collabaration, assistant avec eux aux répétitions! Il n'avait pas toujours à se louer de ses bons offices. Tels ne disaient pas ce qu'ils lui devaient, et il les laissait se faire honneur de succès dont il aurait pu réclamer sa grande part. D'autres fois, son intervention était si prépondérante et si reconnaissable qu'il était bien obligé de prendre sa part de responsabilité. cas, ses collaborateurs tiraient à eux la couverture avec une àpreté bruyante. Ainsi pour le Supplice d'une femme, Héloise Paranquet, les Danicheff. Il lui a suffi, pour rétablir définitivement la vérité, de publier les pièces du procès sous le titre de : Théâtre des autres.

Fils d'un père prodigue, dont les immenses gains n'avaient enrichi que ses éditeurs, quelques collaborateurs et une infinité de parasites, endetté lui-même à ses débuts et ayant conservé de cette expérience l'horreur du désordre, il s'était mis à administrer avec attention l'héritage de son père et le produit de son propre travail. De là une réputation d'avarice, qui ne devait

En ce

pas lui survivre, mais qui a longtemp duré. Elle était tout-àfait injuste. Il ne voulait pas être dupe, et il avait bien raison. Mais il avait la main libérale et faisait beaucoup de bien, assidûment, largement, secrètement. Confrères ou interprètes, plusieurs, sur leurs vieux jours, lui ont dû la subsistance. Il lui est arrivé plusieurs fois, par ménagement d'amour-propre, de cacher l'origine de ses secours à ceux qui les recevaient. Ainsi, une pauvre actrice,qui se croyait encore du talent, et qu'il avait fait engager dans un théâtre, après s'être entendu avec le directeur pour payer à celui-ci la somme qu'elle recevait à titre d'appointements.

Généreux, délicat et discret, il détestait l'ingratitude et l'effronterie. C'étaient là des formes de la méchanté, et il combattait le mal partout où il le rencontrait. En pareil cas, il cinglait et démasquait. Un critique besoigneux lui avait demandé une forte somme et l'avait obtenue. Quelque temps après, l'obligé marquait sa reconnaissance envers le bienfaiteur par un “éreintement.” Dumas laisse passer l'article et le note, pour mémoire. Un soir, au foyer public d'un théâtre, devant témoins, l'homme vient à lui, la main tendue. Dumas ne la prend pas.

Vous refusez de me donner la main ? " fait l'autre. “A quoi bon ?” répond Dumas. “Il n'y a rien dedans." A propos d'une représentation organisée au profit d'une veuve d'artiste, on voulut forcer son consentement; il le refusa. Là-dessus, les organisateurs de crier très haut en faisant valoir le caractère de l'entreprise. Son avarice ne s'arrêtait pas devant une infortune sacrée ! C'était un scandale ! On en fit un, en effet. Il laissa faire et dire, égarer l'opinion, grossir la fausse légende, et maintint son droit. Plus tard, la vérité vraie s'est rétablie toute seule.

J'ai dit qu'il ne demandait rien pour lui-même. Les honneurs lui sont venus sans qu'il les ait brigués, parfois même, on l'a vu, malgré son refus. En revanche, il sollicitait pour autrui avec une obligeance, une docilité, une résignation, surtout avec une bonne grâce et une simplicité qui diminuaient d'autant, aux yeux de l'obligé, le service rendu. Il quittait sa maison, revenait de la campagne, allait de ministère en ministère pour obtenir la faveur demandée. Je l'ai vu, arraché à tout et conduit en prisonnier, un jour durant, par un confrère

qui voulait changer son ruban rouge en rosette.

Il suivait les indications du solliciteur qui l'attendait en bas dans le fiacre, montait les escaliers, attendait dans les antichambres et plaidait avec énergie une cause assez faible, devant les divers juges au tribunal desquels il était conduit. En leur présence, il dissimulait le sourire de résignation ou d'ironie qui l'aurait soulagé, mais qui aurait pu nuire à son client. Et ce n'était pas faiblesse de caractère ; c'était bonté. Cet analyste impitoyable de l'égoïsme humain, ce sondeur des cæurs et des reins, était aimant et bon ; il assistait ses amis jusqu'au bout. Je l'ai vu, souffrant et condamné au repos, aller loin de Paris, par pluie battante, pour accompagner au cimetière le peintre Jules Dupré et risquer la mort pour remplir ce devoir. Sur l'observation qui lui était faite de son imprudence, il répondait : " C'était un devoir et, à mon âge, la vie ne vaut pas une faute." Il a quitté sa chambre de malade pour assister, un froid matin d'hiver, à l'inauguration du monument d'Emile Augier. Puis mouillé et glacé, il est rentré chez lui pour mourir.

Son esprit est célèbre. Il v en avait autant dans sa conversation que dans son théâtre, avec plus d'aisance et de naturel ; car là, il n'avait qu'à laisser parler sa nature, sans le convenu, le cherché et le voulu de la composition. Ses mots vaudraient la peine d'être recueillis, comme on a fait pour ceux de Chamfort et de Rivarol. Je ne dis pas qu'il égalait les deux célèbres professionels du siècle dernier ; j'estime qu'il leur était supérieur. Il y avait chez lui autant de clairvoyance et d'imprévu, moins de préparation, un jet plus franc, moins d'amertume. Surtout vers la fin, résigné à la vie, il corrigeait le mordant de son observation par un sentiment de pitié clairvoyante et d'indulgence sans duperie. Beaucoup de ces mots sont en circulation, comme une monnaie courante ; ils alimentent les nouvelles à la main. En voici un que j'ai entendu, et qui me semble typique. C'était à un concours du Conservatoire. On venait de jouer la scène d'Agnès et d'Arnolphe, dans l'Ecole des Femmes, l'interrogatoire de la pupille par le tuteur. Devant ce jury d'écrivains et d'artistes, qui tous savaient par cæur le morceau et ses intonations traditionnelles, la scène avec son interprétation d'écoliers avait produit son effet habituel. "Comme c'est fait,” disait Dumas, “dans quelle étoffe cela est

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