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taillé!" Immédiatement après venait une scène du Fils Naturel, autre révolte d'ingénue, révolte franche et déclarée, tandis que celle d'Agnès est inconsciente, la scène d'Hermine et de la marquise d'Orgebac. Le Dumas supportait si bien le rapprochement avec le Molière que l'un des juges dit à l'auteur du Fils Naturel : “Eh mais ! savez-vous bien que les deux scènes sont taillées dans la même étoffe ?"_“ Vous êtes bien honnête," répondit Dumas ; " mais, voyez-vous, ce Molière sera toujours le plus ancien."

Au moment où disparaît un homme de cette envergure, la place vide est encore trop rapprochée de nous pour que le regard puisse la mesurer. Il faut attendre le recul du temps. En attendant, les témoignages se groupent autour de l'ouvre et de l'auteur. Pour ceux qui ont approché Dumas, c'est un devoir d'apporter leur part de souvenirs et de reconnaitre ainsi l'honneur qu'il leur a fait. Tout ce que cette enquête révèle jusqu'ici me semble concourir à l'avantage de Dumas. Elle le montre grand, simple et bon. Depuis deux siècles, avec les défauts de caractère que la profession littéraire développe de plus en plus, il n'y a pas beaucoup d'écrivains, malheureusement, qui laissent une telle impression. Pour celui-ci, je crois par expérience personnelle, que, plus il sera connu, plus il sera aimé.

GUSTAVE LARROUMET.

LE JUBILÉ DES NIBELUNGEN.

BAYREUTH IL Y A VINGT ANS.

DANS quelques mois le théâtre de Bayreuth, dont les portes sont restées closes l'année dernière, va se rouvrir pour une représentation ou, comme on dit là-bas, une Bühnenweihfestspiel d'une solennité particulière. La grande Quadrilogie des Nibelungen y sera reprise, après un intervalle de vingt années. Grande mortalis ævi spatium.

Ceux qui ont assisté en 1876 à la première audition de cette partition colossale et qui en 1896 monteront de nouveau la colline sacrée à l'appel du Leit-motiv de Wotan ou de Siegfried lancé par les sonores trompettes d'argent, pourront faire d'intéressantes et instructives comparaisons entre le passé et le présent, et mesurer, avec le recul que fournit la perspective de ces vingt années, et la portée de l'oeuvre de Wagner et les résultats artistiques de la grande entreprise de Bayreuth.

1. Il y a vingt ans, quand les portes du théâtre ou, pour se servir d'un mot moins profane, du Bühnenfestspielhaus se fermèrent, et que l'on constata que les comptes de l'entreprise, malgré l'affluence des spectateurs et l'aide financière du roi de Bavière, laissaient un déficit considérable qui obligeait de vendre tout le matériel de la scène, les décors si puissants et si originaux de Hoffmann, et les admirables costumes de Deepler, bien des doutes s'élevèrent dans l'âme des plus fervents admirateurs de Wagner sur l'avenir des représentations de Bayreuth. Si les vrais amis de l'art et de la musique, de quelque nationalité qu'ils fussent, avaient salué avec enthousiasme la plus prodigieuse création dramatique et musicale que l'on eût jamais

vue, s'ils regardaient avec une admiration sympathique le paradoxal effort d'un homme de génie pour faire d'une petite ville vieillotte et endormie le centre artistique de l'Allemagne, ou mieux encore, la Mecque musicale des deux mondes, la masse du public mondain gardait une attitude de curiosité un peu ironique ; on ne voyait pas, malgré les efforts des WagnerVereine, se produire en Allemagne un élan national capable d'assurer l'avenir financier de l'entreprise, et l'on se demandait si les fêtes de 1876 auraient un lendemain. L'indomptable énergie de Wagner, et la surnaturelle apparition d'un nouveau chef-d'oeuvre, Parzifal, qui venait illuminer son front d'une auréole triomphante et mystique au moment même où la mort allait mettre la main sur lui, ont vaincu toutes les difficultés, tous les doutes, toutes les hostilités. La hasardeuse et ruineuse fantaisie de 1876 est devenue une excellente affaire dont les bénéfices non seulement assurent un long avenir aux représentations de Bayreuth, mais permettent encore d'y créer une école de déclamation et de musique, que Wagner considérait comme un complément indispensable de son théâtre. Grâce à des amis dévoués comme M. de Gross, grâce à des chefs d'orchestre comme Richter, Mottl et Lévy, grâce surtout à la femme admirable sans laquelle Wagner n'aurait pu sans doute réaliser ses rêves grandioses ni achever dans une paix triomphante une vie commencée dans la lutte et la souffrance, et qui a déployé dans la direction de Bayreuth une fermeté de vues, une autorité, un sens pratique égaux à son respect pour les intentions du inaitre et à son intelligence supérieure de l'art, grâce enfin aujourd'hui au concours du jeune Siegfried Wagner, qui se montre capable à la fois de diriger un théâtre et de conduire des musiciens, Bayreuth n'a point démenti les ambitions de son fondateur. Le culte du grand art y est encore aussi ardent et aussi pur qu'au premier jour au coeur de ceux qui organisent les représentations solennelles ; Parzifal reste réservé pour le sanctuaire et y attire périodiquement les fidèles du maitre ; nulle part certains de ces opéras ne sont donnés avec une exécution aussi parfaite, aussi religieusement conforme à sa pensée. Non seulement les pélérinages de Bayreuth attirent des spectateurs de plus en plus nombreux, mais leur succès a contribué à accroître partout la faveur et la curiosité qui

s'attachent aux drames Wagnériens. Ils ont provoqué à Munich la représentation annuelle des cycles Wagnériens, où l'on passe plusieurs fois en revue tous les opéras de Wagner, sauf l'intangible Parzifal ; ils ont contribué à vaincre les préjugés qui s'opposaient à l'exécution des cuvres de Wagner sur les scènes subventionnées de Paris, et leur triomphe éclatant à l'Opéra leur a donné une consécration dernière qui était en même temps une réparation de l'accueil barbare fait à Tannhäuser en 1861. Dans tous les pays du monde, Bayreuth a créé comme de petites églises Wagnériennes, qui sont à leur tour des centres de propagande pour le nouvel évangile musical. “Avoir été à Bayreuth " est le shibboleth de cette innocente franc-maçonnerie. Ceux “ qui ont été à Bayreuth ne peuvent se rencontrer sans que la conversation revienne bien vite aux souvenirs des journées passées là-bas, au pied du Mont-Salvat de ce nouveau Saint-Graal, aux émotions incomparables qu'on y a ressenties, à la perfection, souvent réelle, parfois imaginaire, des décors, de la mise en scène, de l'exécution musicale du théâtre sans rival. Les adversaires euxmêmes contribuent autant que les fanatiques à la gloire de Bayreuth; d'abord, parce qu'il n'y a jamais eu de forte orthodoxie sans hérésies, ni de vrai Dieu sans blasphémateurs, puis, parce qu'à force de dire que Wagner ne doit pas être joué hors d'Allemagne, et qu'on ne peut le bien comprendre qu'à Bayreuth, ils ont placé Bayreuth plus haut encore que ne font les admirateurs raisonnables.

On peut donc prédire que la reprise des Nibelungen en 1896 aura un éclat extraordinaire, que l'affluence des spectateurs sera immense, et que les représentations répondront aux espérances les plus exigeantes.

Et pourtant, il faut bien le dire, ce n'est pas sans quelque appréhension que les fidèles de la première heure, ceux "qui ont été à Bayreuth " dès 1876, reprendront le chemin de la colline sainte. Ils se demanderont avec crainte s'ils retrouveront des émotions égales à celles d'autrefois.

Ce n'est pas seulement parce qu'ils ont vingt ans de plus, que les souvenirs de la jeunesse prennent avec les années des couleurs enchanteresses, et qu'en vieillissant on croit souvent les choses moins belles, alors qu'on est simplement moins capable d'en jouir ; ce

qui est vrai pour beaucoup de jouissances ne l'est pas pour les jouissances musicales ; l'enthousiasme qu'elles font naître s'accroit avec l'âge. Ce n'est pas seulement parce que le maitre ne sera plus là pour tout animer de son souffle it illuminer de son génie : son esprit est encore vivant et sa tradition pieusement gardée. Non, c'est parce que vraiment cela ne sera plus, cela ne peut plus être la même chose ; parce qu'on a vu et éprouvé, en 1876, ce qu'on ne verra plus, ce qu'on n'éprouvera plus jamais. En 1876 la mode, l'horrible mode, mère du snobisme et meurtrière de tout vrai sentiment artistique, n'avait pas encore poussé vers Bayreuth les foules mondaines, que l'Agence Cook promène, l'hiver, de Monte Carlo à Palerme, l'été, du Cap Nord à Pontresina ; on n'avait pas, pour s'assurer une place à faire assaut de vitesse avec les viveurs, les boursiers, les sportsmen et les élégantes des deux mondes. La petite ville de Bayreuth n'était pas encore une grande auberge cosmopolite, où tout est organisé en vue du théâtre et où de petites industries agaçantes ont tout wagnérisé, la vaisselle, le linge, les meubles, les cartes postales. Elle sortait avec peine de sont long engourdissement, tout étonnée du miracle par lequel elle avait été choisie entre toutes pour donner naissance à l'ar nouveau, et elle recevait avec une simplicité aimable dans sa gaucherie les hôtes inconnus qui lui arrivaient de toutes parts. Et ces hôtes se sentaient tous membres d'une même famille. Aucune curiosité frivole, aucune obligation de rites mondains ne les avait réunis. Ils étaient venus malgré la distance, malgré les chances de mauvais gites et de nourritures douteuses, malgré la dépense (il fallait verser 300 thalers (:,125 fr.) pour être patron et avoir une place assurée), mûs par la même foi ou le même espoir : pour jouir d'un art déjà connu et aimé, qui allait se révéler à eux plus complètement que jamais, ou pour apprendre à connaître un art dont ils pressentaient la beauté. Des sentiments sérieux, enthousiasme pour la musique Wagnérienne, amour de l'art, intérêt pour une grande entreprise dramatique, animaient presque tous ces pélerins de la première heure. Il y avait sans doute parmi eux quelques fanatiques dont les outrances auraient pu jeter une teinte de ridicule sur l'ouvre nouvelle, comme ces intrépides commentateurs qui écrivaient un volume sur le rôle de la lettre a ou de la lettre w

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