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les Français par d'injustes et cruelles attaques, contient la plus noble et la plus sincère expression de sa pensée sur les rapports du génie français et du génie allemand. Même sans admettre complètement l'explication apologétique qu'il y donnait du sens de sa Capitulation, destinée, d'après lui, à railler les directeurs de théâtre d'Allemagne, toujours prêts à piller le répertoire dramatique français, il est certain qu'il n'a jamais songé à flatter bassement les passions nationales. Sa parole comme sa pensée étaient libres de tout mobile intéressé ; il ne savait rien taire ni rien ménager. Je l'ai entendu, à sa table, devant vingt auditeurs stupéfaits, dire, en parlant d'un des plus respectés parmi les princes allemands, qui avait refusé de venir à Bayreuth: "De tels gens (j'adoucis les termes), qui n'entendent rien à l'art, ne sont pas des princes.” On a raconté que le soir de la première du Rheingold, irrité que l'empereur ne fît que toucher barre à Bayreuth entre deux revues, il répondit au chambellan qui venait l'inviter à se rendre auprès du souverain : “Excusezmoi auprès de Sa Majesté ; je suis trop fatigué.” Le chambellan s'inclina, partit, puis revint un instant après, disant: “Sa Majesté vous invite à vous rendre auprès d'elle.”—“Est-ce un ordre ?” interrogea orgueilleusement Wagner.- "Oui, c'est un ordre.” — “Alors, j'obéis.” Pour juger équitablement les Allemands lorsqu'ils nous blessent, il faut toujours se rappeler le fonds d'intraitable franchise, de Rücksichtslosigkeit, qui est, après tout, un des traits de caractère les plus nobles de cette nation si bien disciplinée. Pour ne pas en vouloir à un Mommsen de ses duretés envers nous, il n'y a qu'à se souvenir comment il a traité les académies et les universités de son pays et parlé de M. de Bismarck.

V. Quand, le 30 août 1876, le rideau se referma sur Brunhilde expirante, Wagner se présenta devant la scène et dit : "Les Bühnenfestspiele sont à leur terme. Reviendront-ils ? Je l'ignore et cela dépend de la puissance divine." Cette interrogation anxieuse, tous les admirateurs des Nibelungen, quelque exaltés qu'ils fussent par ces semaines de vie idéale, où un été d'une beauté incomparable avait ajouté ses enchantements à ceux d'un art presque surhumain, se la posaient au fond de leur cœur. J'écrivais le 1er septembre les lignes suivantes :

Maintenant que les fêtes de Bayreuth son terminées, je me demande quel sera l'avenir de l'entreprise du Théâtre National. Le résultat des représentations du mois d'août sera considérable en ce qui touche la gloire de Wagner. Un homme capable de trouver un capital d'un million et demi pour élever un théâtre dans les conditions les plus invraisemblables, de réunir, pour jouer et pour voir son æuvre, deux cents artistes et cinq à six mille spectateurs venus de toutes les parties du monde civilisé et sacrifiant par amour pour les Nibelungen non-seulement leur temps et leur argent, mais toutes leurs habitudes de vie aisée et confortable ; l'homme qui a fait ces prodiges est assurément une puissance, et il devient ridicule de nier son génie. Mais son entreprise vivra-t-elle et quels en seront les résultats ?

Les fêtes de Bayreuth devaient avoir un double caractère : national et artistique. Le premier a été complètement effacé par le second. Sans doute l'empereur, par ce sentiment de devoir millitaire qui ne le quitte jamais, est venu faire acte de présence les deux premiers jours ; mais l'absence du prince impérial qui se trouvait pendant le mois d'août à Ratisbonne et à Nuremberg, a eu le caractère d'une abstention volontaire. Le monde politique n'était presque pas représenté, et l'on prétend que M. de Bismarck a dit assez peu poliment à Wagner, quand celui-ci l'a vu à Berlin : "Ah! vous savez, moi, je ne vais pas à Bayreuth.” Ajoutez à cela la présence d'une foule d'étrangers, parmi lesquels les Français étaient en assez grand nombre, et vous comprendrez le caractère purement artistique et tout à fait cosmopolite des fêtes de Bayreuth.

L'entreprise de Bayreuth n'a pas causé en Allemagne d'enthousiasme national. Elle n'a pas été populaire. Elle n'a intéressé que le artistes et les amis de l'art. Même la passion de l'unité n'a pas créé en Allemagne un grand courant national. Quelques journalistes peuvent s'amuser à comparer l'euvre de Wagner à celle de Bismarck, et à dire que Bayreuth sera pour les races latines un Sedan musical, tout cela n'a aucun écho et ne répond à aucun sentiment général.

Si l'entreprise de Bayreuth a échoué au point de vue national, quel est du moins son avenir au point de vue artistique? De toutes manières elle aura été un grand exemple. Wagner ne s'est pas contenté de dire et de s'écrier que le théâtre ne devait pas être considéré comme un lieu de plaisir et d'amusement, mais comme un temple de l'art où l'on doit goûter avec recueillement de hautes jouissances et de nobles enseignements ; il a montré qu'en fait, il pouvait y avoir des représentations théâtrales dégagées de toutes les frivolités mondaines, libres de toute concession aux goûts légers du public. Il a réuni, en vue d'un but purement artistique et idéal, et dans les conditions de vie les plus incommodes, un public d'élite qui n'a littéralement, pendant tout le temps des fêtes, vécu que pour l'æuvre qu'il était venu entendre. Cet exemple ne sera pas perdu et contribuera certainement à relever l'idée qu'on se fait du théâtre. Mais le théâtre même de Bayreuth, que deviendra-t-il ?

Un patriotisme étroit pourrait se réjouir de l'insuccès de la tentative de Bayreuth. Je ne suis pas de ceux qui sentent ainsi. L'art universel profite des belles cuvres qui naissent partout ; dans le monde de l'art comme dans celui de la science, les conquêtes d'une nation enrichissent toutes les autres. Combien, à diverses époques de l'histoire, n'avons-nous pas donné aux autres peuples ! Combien n'en avons-nous pas reçu! Après avoir

éprouvé à Bayreuth tant de nobles jouissances, je forme les væux les plus sincères pour que l'æuvre de Wagner soit en Allemagne le signal d'une renaissance de l'art dramatique dont l'heureuse influence se fera sen. tir bien au-delà de ses frontières, et même chez ceux qui ont tant de raisons pour en vouloir à l'Allemagne et à Wagner.

Les vingt années qui viennent de s'écouler ont répondu par une affirmation victorieuse aux inquiétudes et aux espérances de 1876. Le jubilé des Nibelungen en 1896 sera la consécration du triomphe de l'art Wagnérien.

Ce triomphe aura-t-il tout à fait le caractère que lui assignait Wagner lui-même, quand il criait en 1876 à ses auditeurs allemands : "Voulez-vous un art ? Cela dépend de vous ? Ayez une volonté, vous aurez un art, un art nouveau, un art national.” A un certain point de vue on peut en douter. Le mouvement musical dans le monde entier a profité de l'œuvre de Wagner. Elle a été le point de départ d'une rénovation de l'art, hors d'Allemagne autant, plus peut-être, qu'en Allemagne même. Comme Wagner le pressentait dans la lettre qu'il m'adressait en 1876, c'est peut-être chez les étrangers qu'il a trouvé l'admiration la plus complète, l'intelligence la plus profonde. Les livres des MM. Jullien et Ernst, plus encore ceux de M. Chamberlain, en sont la preuve.

preuve. “Mes représentations de Bayreuth, m'écrivait Wagner, ont été mieux jugées et avec plus d'intelligence par les Anglais et les Français que par la plus grande partie de la presse allemande. Je crois que si j'ai eu cette agréable surprise, c'est que les Anglais et les Français cultivés sont préparés par leur propre développement à comprendre ce qu'il y a d'original et d'individuel dans une cuvre qui leur était jusque-là étrangére.” Rien dans les fêtes de Bayreuth ne fatta et ne toucha autant Wagner que le banquet qui lui fut offert, ainsi qu'à Madame Wagner et à Liszt, par les Français qui n'avaient pas voulu assister au banquet officiel du 18 août. Celui qui écrit ces lignes avait été chargé de porter la parole en leur nom. Il remercia Wagner de leur avoir fait connaître un art aussi profondément original et aussi profondément national, mais, en même temps, d'avoir révélé à la France même les sources toujours jaillissantes de poésie et d'art que son génie tient en réserve pour le monde. “C'est avec orgueil, lui disais-je, que nous voyons, grâce à vous, redevenir populaires nos vieux héros et nos vieux poèmes. Nous saluons

dans Tristan et Iseult la plus pure et la plus tragique incarnation de l'amour tel que l'ont conçu les races celtiques. Vous avez recommencé cette quête du Saint-Graal qui exerçait sur nos pères son mystérieux attrait. Vous nous avez déjà rendu le chevalier du Cygne; demain vous ressusciterez son père, Perceval le Gallois.

Et pouvons-nous oublier que le héros même des Nibelungen, l'héroïque et divin Siegfried, est un de ces Francs que les Français et les Allemands peuvent revendiquer comme leurs communs ancêtres ? Nous avons commis la faute de laisser tomber en oubli nos traditions poétiques. Nous apportons notre hommage reconnaissant à l'art allemand qui leur a redonné le prestige de la jeunesse !”

Tout cela est vrai, mais Wagner avait raison aussi de penser qu'une cuvre d'art ne peut avoir une beauté durable, ne peut être vraiment humaine, ne peut enrichir le patrimoine commun de l'humanité, qu'à la condition d'être profondément originale et nationale. C'est la vertu de l'art de prouver que les diversités nationales peuvent être un élément d'harmonie et d'union, non de luttes et de haine. Qu'y a-t-il de plus grec qu'Homère, de plus latin que Virgile, de plus italien que Dante, de plus espagnol que Cervantès, de plus anglais que Shakespeare, de plus français que Molière, de plus russe que Tolstoï ? Qu'y at-il aussi de plus humain ? De même qu'y a-t-il de plus allemand et de plus humain tout à la fois que Wagner ?

GABRIEL MONOD.

L'EUVRE SCIENTIFIQUE DE LÉONARD

DE VINCI.

I. On reproche à notre siècle de trop regarder en arrière toutes les fois qu'il s'agit d'art : ne sera-t-on pas plutôt dans le vrai en constatant, qu'en matière de science, il n'a pas suffisamment souci du passé ? A peine si l'ouvre des grands inventeurs tente de loin en loin la curiosité de quelque chercheur; nous en sommes réduits aux vulgarisations si hâtives - pour ne pas dire plus — de Louis Figuier, là où il faudrait l'intervention d'hommes du métier. L'un de ceux-ci a cependant montré, en ces toutes dernières années (et avec quelle supériorité !) que les études rétrospectives ne nuisent nullement à l'originalité et qu'il est facile de rendre justice aux efforts des devanciers, tout en frayant à la science des voies nouvelles. Ce ne sera pas une des moins fécondes leçons que nous aura données l'illustre historien de l'alchimie.

L'indifférence du monde savant - en dehors d'exceptions trop peu nombreuses, telles que celle à laquelle je viens de faire allusion - s'explique, si elle ne s'excuse pas : Les découvertes du temps jadis sont elles autre chose que les premiers échelons du monument dont notre génération se flatte de couronner le faite ! Combien les poètes et les artistes sont heureux en comparaison des inventeurs ! Leurs chefs-d'æuvre continuent à resplendir d'une éternelle jeunesse, et loin de les surpasser, tout au plus si nous parvenons parfois à les égaler. Le génie le plus suggestif et le plus complet qui se dresse sur le seuil de l'ère moderne en a fait la douloureuse expérience : en lui la postérité a porté aux nues l'artiste et laissé dans l'ombre, ou peu s'en faut, l'homme de science.

Et cependant la gloire du grand Léonard de Vinci a ceci de

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