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INTRODUCTION

Le titre de ce livre en résume tout le contenu. Jeanne d'Arc et Savonarole suffisent à le remplir. Je m'attends à ce que leurs deux noms causent aux lecteurs de ce Recueil une légère surprise ; mais puisque la surprise est le commencement de l'admiration, je m'assure que, cette fois du moins, de la légère surprise sortira une profonde et enthousiaste admiration.

Jeanne d'Arc occupe dans l'histoire humaine une place unique. Et qu'on veuille bien songer à la force de ce mot unique. Pour lui donner sa mesure songeons aux rencontres auxquelles il peut s'appliquer. Partout nous découvrons des groupes plus ou moins illustres, plus ou moins nombreux: Martyres, Vierges, Veuyes, Pénitentes, Reines, Princesses, Grandes Dames et Femmes du peuple, contemplatives, gardes-malades et éducatrices, elles sont légion. L'intarissable sève de la grâce chrétienne coule à flots et s'épanche, diversifiant à l'infini les opérations dans les âmes, mais les revêtant toutes d'une splendeur qui tire de la multitude même qu'elle illumine une grande part de son éclat.

Dans l'histoire entière du christianisme deux femmes seulement se présentent à nous avec une gloire, un

LES MARTYRS. - T. VI

caractère unique : la Vierge Marie et Jeanne d'Arc ; la Vierge-Mère et la Vierge Guerrière inspirée. Nul ne peut songer à instituer une comparaison entre la Mère de Dieu et celle qui, en aucune manière, n'a été élevée à une dignité de même nature. Il ne s'agit donc pas d'entreprendre l'impossible, mais de situer Jeanne d'Arc à son rang historique dans l'humanité. Nous l'avons qualifiée « Vierge inspirée ». Ce titre n'a, semble-t-il, rien de nouveau et il ne serait pas difficile de nommer d'autres Vierges chrétiennes favorisées des communications surnaturelles les plus relevées et les plus authentiques. Mais si on trouve en elles une vertu et des grâces éminentes, une originalité véritable, on y remarque aussi un je ne sais quoi que nous voudrions appeler un « air de famille », qui existe entre sainte Thérèse et sainte Catherine de Sienne, entre sainte Catherine et sainte Hildegarde, comme entre sainte Gertrude et la bienheureuse Alacoque, entre la bienheureuse Alacoque et Mme Acarie. C'est déjà un premier trait commun que la profession religieuse vouée par le plus grand nombre d'entre elles ; celles mêmes qui n'y viendront que sur le tard, une sainte Radegonde, une sainte Brigitte, une sainte Hedwidge auront, elles aussi, ce trait commun final, auquel il semble qu'elles ne puissent échapper, cette immatriculation monastique, pour ainsi dire, qui saisit Elisabeth de Hongrie comme Jeanne de Valois, comme Louise de France.

Premier trait caractéristique: Jeanne d'Arc n'est point nonne, elle ne porte ni guimpe ni robe de bure, mais une cuirasse, des chausses et un casque. Second trait : Jeanne prie, veille et jeûne tandis qu'elle mène des gens de guerre, monte à l'assaut et livre des batailles. Dernier trait : Jeanne règle ses actions d'après des commandements dont le caractère surnaturel s'offre à nous dans des conditions uniques de vérification et de certitude'.

Parmi tant d'ouvrages inspirés par l'extraordinaire jeune fille, très peu se sont attachés à faire ressortir l'importance sans égale de la vie de Jeanne au point de vue des opérations surnaturelles dans l'intelligence humaine. Nous indiquerons ici en quelques mots toute une direction originale de recherches. Un dominicain, frère Isambard de la Pierre, qui assista Jeanne le jour de son supplice, a déposé que « parmi les nombreux propos de Jeanne en son procès, je remarquai, dit-il, ceux qu'elle tenait sur le royaume et sur la guerre. Elle semblait alors inspirée par l'Esprit-Saint ». Il y a, dans ces quelques paroles, auxquelles personne semble n'avoir pris garde, une curieuse indication. Pour lui donner quelque chose de sa valeur, recueillons d'autres témoignages contemporains.

Et d'abord celui d'un maître : Dunois. « En arrivant devant Troyes, Jeanne vint au camp, dressa sa tente près du fossé et fit si merveilleuses diligences que tant n'en auraient pu faire deux ou trois hommes de guerre des plus expérimentés et des plus fameux. Elle besogna tellement pendant cette nuit que, le lendemain, la ville n'eut plus d'autre ressource que de se rendre. »

Le duc d'Alençon, général en chef : « Dans le fait de la guerre, Jeanne était fort experte, tant pour manier la lance que pour rassembler une armée, ordonner un combat et faire usage de l'artillerie. Tous s'émerveillaient de

1. Voir la belle bibliographie par M. Pierre LANERY D'Arc.

voir que, dans les choses militaires, elle agît avec autant de sagesse et de prévoyance que si elle eût été un capitaine ayant fait la guerre vingt ou trente ans. C'était surtout au maniement de l'artillerie qu'elle s'entendait. »

Nous pourrions citer d'autres témoignages; ceux de Simon Charles, de Pierre Milet, d’Aignan Viole, de Thibault d’Armagnac et même celui d'un chanoine, Robert de Farciaux; mais évidemment leurs dires ne sont que l'écho des voix que nous venons d'entendre, tandis que les attestations données par les deux hommes de guerre sous les yeux desquels Jeanne a exercé son commandement ont une importance capitale. L'art de la guerre est tout ensemble un art inférieur et une science des plus compliquées et des plus ardues. Comment Jeanne la possédait-elle ? Ce n'était ni par l'étude, a ne sachant ni A ni B », comme elle en convient; ni par l'expérience, car, dès ses débuts, elle n'hésite pas. Frère Isambard insinue que Jeanne aurait joui d'un secours surnaturel spécial; mais c'est Dunois, un témoin oculaire, qui a galopé botte à botte avec Jeanne, qui l'a entendue dans le conseil et vue sur le terrain, Dunois, qui a eu à surmonter ses propres préventions contre la jeune fille, qu'il faut entendre :

« Les faits et gestes de Jeanne dans la guerre, déposet-il au procés de réhabilitation, me semblent procéder non d'industrie humaine, mais de conseil divin. Ce que je vais dire expliquera ma créance. » Et il raconte les circonstances qui accompagnèrent le déblocus d'Orléans. L'armée de secours arriva par la Sologne, en bel ordre, et s'arrêta en face de Saint-Loup, où les Anglais étaient en force. Les Français étaient commandés par les maréchaux de Rais et de Boussac, l'amiral de Culan, la Hire et Dunois. Tous jugeaient impraticable une tentative sur ce point et voulaient mettre le convoi de vivres sur des bateaux qui, à grand hasard, remonteraient le courant, car le vent était tout à fait contraire. Jeanne alla vers Danois : « Êtes-vous le bâtard d'Orléans, lui dit-elle, est-ce vous qui avez conseillé que je vienne de ce côté de la rivière et que je n'aille pas directement où sont Talbot et les Anglais ? » Dunois répondit : « Moi et de plus sages que moi, avons conseillé ainsi, croyant mieux faire et plus sûrement. - En nom Dieu, dit Jeanne, le conseil de Notre-Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper et vous vous trompez davantage vous-même », et elle ajouta quelques mots, disant qu'elle savait qu'on entrerait et qu'on le verrait bien. Aussitôt, dit Dunois, et comme à l'instant même, le vent qui était contraire et rendait fort difficile aux bateaux de remonter le fleuve dans la direction d'Orléans, le vent tourna et devint favorable. En conséquence, on tendit les voiles à l'instant. Et Dunois conclut: « D'après ce que je viens de dire, il me semble clair que les faits et gestes de Jeanne dans l'armée étaient chose divine plutôt qu'humaine. Ce changement de vent soudain après que Jeanne vient de parler en donnant espoir de secours, cette entrée d'un convoi de vivres malgré les Anglais beaucoup plus forts que l'armée royale, tout cela est de Dieu ». Et il poursuit son idée, cherche de nouvelles preuves des communications surnaturelles de la jeune fille dans les événements où se révèle, suivant son langage, le « doigt de Dieu ».

Parmi ces preuves, quelques-unes n'emportent pas la conviction ; mais leur insuffisance est compensée par les récits de divers témoins, par exemple celui du page et de

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