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moins que

térents, également avides de certitude. Aussi, bien qu'avec moins de liberté que Descartes, se préoccupe-t-il autant que lui des voies par lesquelles la vérité pénètre dans l'âme. L'étendue et la sécurité du savoir ne le touchent

pas Descartes: or elles dépendent des origines de la connaissance. Il se pourrait, en effet, que l'esprit humain se privât des plus importantes vérités par la méconnaissance de leurs titres, par l'ignorance de leurs sources, faute d'avoir fait un recensement de toutes ses avenues sur le double monde matériel et moral, de tous ses moyens de communication avec l'inconnu. Mais il se pourrait aussi qu'il jugeât tout d'abord ce recensement superflu, s'il se reconnaissait incapable de certitude par un vice radical de sa propre nature; si, par exemple, il s'estimait comparable à un miroir brisé, ou courbe, ou coloré, de sorte que toute image, de quelque foyer lumineux qu'elle émanât, y füt déformée et faussée; si même il se croyait miroir sans Têtre réellement. En un mot, le pyrrhonisme soulève chez tous les penseurs une question préjudicielle qu'il leur importe de résoudre avant d'entrer dans la discussion des sources de la connaissance. Or, en ce qui touche Pascal, cette question est résolue selon nous. Dans une étude précédente', nous avons essayé de prouver que le pyrrhonisine a été pour lui une arme seulement, une opinion de combat, qu'il déposait quand il n'avait affaire qu'à lui-même, à son intelligence de géomètre et de physicien. Nous avons constaté que, au pisaller, son pyrrhonisme, supposé réel, n'eût été que partiel, atteignant sa confiance dans la raison, mais respectant sa foi religieuse; c'est-à-dire que, à proprement parler, il n'était pas pyrrhonien.

Bien qu'il se déclare tel pour désarçonner la raison chez ceux qui voudraient la tourner contre le dogme, ou prétendraient se passer de la révélation chrétienne, il ne laisse pas de raisonner en faveur de sa religion. On peut donc l'interroger sur les origines de la connaissance, sans craindre qu'il oppose la fin de non-recevoir du pyrrhonisme. On trouve effectivement dans ses écrits le souci constant, soit spontané, soit suscité par la polémique, d'examiner les principes de la découverte et de la preuve dans tous les ordres du savoir : en géométrie, pour prendre conscience de sa propre aptitude; en physique, pour combattre un préjugé séculaire et l'abusive autorité des anciens; en morale et en politique, pour expliquer par la corruption originelle l'insolubilité radicale du problème social, l'irrémédiable injustice des institutions humaines; en philosophie, pour humilier la raison présomptueuse; enfin, en religion, pour rallier les incrédules au dogme chrétien en ébranlant leur assurance.

1. Rerue des Dear Mondes, 15 octobre 1890.

II

Vous avons reconnu en lui une prédisposition native à croire, un germe de mysticisme héréditaire. Aussi, tout en s'efforçant, dans la recherche de la vérité, de n'apporter aucun préjugé favorable à la religion plus qu'à la philosophie, il devait accueillir plus volontiers une solution religieuse au problème transcendant que laissent entier les sciences positives, et il trouva dans le christianisme un mode spécial de certitude, la foi, qui satisfaisait précisément son penchant à croire par vénération. La métaphysique, toute réductible à l'affirmation de l'être nécessaire et des catégories vides exprimant les attributs de cet étre abstraitement conçu, n'était pas de nature à satisfaire sa piété instinctive. Le cœur n'y trouve pas son compte, et le besoin d'un acte de foi est un besoin du cœur. De là la prévention de tout penseur chrétien contre la pensée même, contre la froide raison, tout au plus bonne pour la géométrie et la physique. Mais la raison, dans l'âme même qui la méprise, n'abdique pas. Comme toutes les autres fonctions de la vie, elle opère inconsciemment; elle sert celui-là même qui la renie, et n'a cure de son ingratitude. Elle ne se venge du chrétien qu'en s'imposant à lui comme intermédiaire indispensable pour tenter la conversion de l'incrédule; Pascal propose à celui-ci un pari rationnel en faveur de l'existence de Dieu. Elle ne se venge du pyr

,

rhonisme qu'en l'obligeant à s'autorisertacitement d'elle pour la désavouer : car c'est avec des raisons que

Pascal humilie la raison. Le Credo quia absurdum qu'il épduse est moins un défi de sa foi à sa raison, qu'un suprême hommage de son intelligence à l'insondable profondeur de l'essence divine et des dogmes où le mystère en est déposé. L'absurdité qu'il vénère n'est pas la première venue; ce n'est, à coup sûr, ni celle où conduit la fausse hypothèse en géométrie, ni celle où s'engage l'aveugle confiance dans l'autorité des anciens. Il aime à sentir sa raison accablée, écrasée par la majesté divine, mais il la redresse, formidable et railleuse, contre l'absurdité humaine. En face des hommes, il sauvegarde entièrement l'indépendance des jugements individuels : « Tant s'en faut que d'avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l'état comme si jamais vous ne l'aviez ouï. C'est le consenlement de vous-même à vous-même, et la voix constante de votre raison, et non des autres qui vous doit faire croire. Le croire est si important... » Or, avoir la foi chrétienne, c'est encore, selon lui, consentir soi-même à soi-même, c'est se confier au plus intime garant, qui est le cæur inspiré par Dieu.

Il se tient donc à égale distance du dogmatisme absolu et du pyrrhonisme absolu. Il blâme également celui qui prétend posséder toute la vérité sans en rien devoir au cerur, sans le secours de la foi, et celui qui se donne pour douter de tout : « deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison. » Oui, mais ces deux excès, faciles à éviter en géométrie, où le domaine de l'affirmation sans preuves est nettement circonscrit par les postulats, deviennent de plus en plus indiscernables et malaisés à déterminer à mesure que les questions s'élèvent et se compliquent. En matière religieuse, la part de la foi prend une élasticité trop aisément abusive; le cour s'y perinet tout. Pascal physicien pose, il est vrai, une limite à la juridiction du cour : « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce

le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre. » Malheureusement, ce n'est ni dans la physique, ni dans la géométrie que ses tentatives d'usurpation sont le plus à surveiller. Pascal n'y prend pas garde. Son penchant inné au mysticisme le porte naturello

ment à placer la foi au-dessus de la raison, à considérer comme beaucoup plus certains les dogmes proposés à la première que les jugements formulés par la seconde. Il reconnaît dans l'âme une prédisposition à recevoir l'enseignement religieux : « Ceux qui croient sans avoir lu les Testaments, c'est parce qu'ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu'ils entendent dire de notre religion y est conforme. » Ils pressentent tout ce qui leur sera enseigné : « Il n'en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le cæur... » Pascal connaît ces hommes-là

par l'exemplaire qu'il en trouve en lui-même. Il constate cette aptitude à la foi et il lui assigne sa place et son rôle dans l'intelligence. Il établit, par l'analyse psychologique, que la pensée ne réside pas tout entière dans l'aptitude à comprendre, mais, pour la meilleure part, dans l'aptitude à croire, c'est-à-dire à sentir l'indémontrable et l'inexplicable.

Il le signale dans les postulats de la géométrie; « on les sent » et, à ce titre, ils sont soustraits à la compétence de la seule raison, ils relèvent de la sensibilité, du coeur, comme il le dit formellement, en prêtant à ce mot la signification la plus large. Nous avons, ailleurs", commenté cette acception et cité les textes qui en témoignent. Pourquoi donc la foi, en tant que sentiment, n'aurait-elle pas aussi pour organe une racine du cæur dans la pensée et pour fonction une connaissance intuitive, une conscience des choses divines? Pourquoi n'aurait-elle pas sa méthode aussi? Comme fonction intellectuelle, « le cæur a son ordre » autre que celui de l'esprit « qui est par principe et démonstration ». « Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point, qu'on rapporte à la fin, pour la montrer toujours. » Tel est l'ordre de l'Écriture.

Pascal institue donc fonction spéciale de la pensée la connaissance par le cæur, et ce mode de connaissance implique l'acte de foi, tout comme l'intuition des postulats géométriques. La raison n'a aucune juridiction sur cette intuition, « et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cour des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consen

1. Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1890.

tir, qu'il serait ridicule que le cæur demandàt à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir ». Cette remarque doit avoir beaucoup d'importance aux yeux de Pascal, parce qu'il se réserve d'en faire bénéficier la foi au même titre que l'intuition scientifique. « Le cæur a ses raisons que la raison ne connaît point... dit-il autre part, où il ne s'agit plus de l'intuition scientifique, mais de raisons de croire propres à la foi. Il est remarquable qu'il place les fondements de la géométrie en dehors de la raison, dans une région intellectuelle voisine de l'instinct, où la pensée confine au sentiment: « les principes se sentent, les propositions se concluent, et le font avec certitude, quoique par

différentes voies. » Dès lors, il n'est pas surprenant que, sous la commune désignation de cæur, il identifie à cette région celle où il place les fondements de la doctrine religieuse. C'est habile et profond. Il rend par là solidaires les deux espèces de croyance qui semblent le plus opposées, l'intuition scientifique et la foi mystique.

L'exemple des martyrs met, il en faut bien convenir, la psychologie au défi de constater moins de confiance chez le croyant dans la vérité des dogmes, que chez le géomètre dans celle des postulats. Il y a de part et d'autre également credo, acte de foi. On n'est donc pas plus autorisé à invalider le témoignage du premier en faveur de la religion, que celui du second en faveur de la géométrie. Le fond de cette théorie nous semble incontestable, car, en somme, on ne peut nier chez la plupart des hommes de nos jours, même chez beaucoup qui s'en défendent, l'existence d'un germe de mysticisme absolument invincible, dépôt des antiques terreurs de l'âme en face de la nature mystérieuse et pleine de menaces, auquel s'est greflé le legs des habitudes séculaires que les religions constituées ont fait prendre à la pensée. « La disposition toute sainte » dont parle Pascal, cette aptitude à croire au dogme avant de le connaitre et à le reconnaître, n'est pas du tout une chimère. Seulement Pascal abuse, en faveur du dogme chrétien, des résultats vrais de son analyse. Il commet ici la même pétition de principes que dans son fameux pari théologique. Il est certain que nous sommes tous parieurs malgré nous, mais ce n'est pas, comme il le dit, l'existence

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